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Ensemble pour toujours

C’est un village comme des dizaines d’autres, dans le Nord de l’Espagne, où la civilisation du bitume n’est jamais parvenue, où les murs de pierres sommeillent depuis des décennies dans des forêts à l’allure de jungle. Je ne suis visiblement pas le seul à errer dans ces ruines à l’abri des regards. Près de l’église où l’autel a été tagué d’un logo anarchiste, il y a cette empreinte qui dit l’union des êtres. Etaient-ils de passage ? Ont-ils vécu ici ? Les maisons continuent de parler, de délivrer des messages d’amour, malgré l’absence. L’espace « vide » se fait sanctuaire, lieu secret.

Janovas

De prime abord, Janovas est un village abandonné comptant parmi la liste des victimes de l’exode rural qui affecta le Piréneo à partir des années 1950. Ici pourtant, l’histoire est plus complexe et plus dramatique encore. Les habitants ont subi pendant plusieurs décennies des menaces d’expropriation, des actes d’intimidation et de violence de la part des représentants de la société concessionnaire qui devait édifier un barrage haut de 55 mètres retenant les eaux du rio Ara. Face au refus des occupants de quitter les lieux, l’entreprise n’hésitait pas à décourager les récalcitrants en détruisant jardins et vergers, en effrayant écoliers et enseignants, en coupant l’eau et l’électricité, en dynamitant des maisons. En 1984, le village vidé de son dernier couple ne fut pourtant pas englouti. La rentabilité du barrage était remise en cause. Les maisons continuaient cependant de s’effondrer, en silence, emportant avec elles des traces, des pans d’histoires familiales. En 2001, une nouvelle règlementation européenne interrompit définitivement le projet hydro-électrique. Le 7 juillet 2008, le tribunal valida le processus de « reversión » des terrains. L’association « des voisins de Janovas » pouvait alors entamer un long travail de réhabilitation des lieux.

Aujourd’hui, le village offre des scènes surréalistes avec ses ruelles recouvertes de ciment frais et ses plaques mentionnant l’installation du réseau téléphonique. Des matériaux neufs sont déposés au pied de pans de murs effondrés, signalant un possible retour des hommes dans ce paysage de chaos et de guerre. La mémoire résistante tient sa revanche. La vie reprendra peut-être pour de bon.

La maison de Daniel

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Les réseaux sociaux offrent parfois quelques miracles…

Je rodais un jour d’été 2018 dans ce village vide, au cœur du Sobrarbe, quand cette façade m’interpella. Elle semblait me dire sa lente agonie, me faire part de la douleur de son abandon. Revenu en France, je décidais de poster cette image sur Instagram. Quelques minutes plus tard, Daniel m’adressa un message et me confia son bouleversement : il était le propriétaire de cette maison… Je lui proposa de m’écrire un texte évoquant sa relation à ce lieu. Daniel a eu la gentillesse de m’adresser plusieurs pages dont voici un court extrait…

Muchas gracias Daniel por tu testimonio y tu confianza

« Après la mort de mon père (1989) et plus tard de mes grands-parents (1990 et 1991), ma mère, mon frère et moi avons continué à vivre à la maison, bien que ces années-là, j’étudiais déjà à l’extérieur, mais je rentrais toujours dès que je pouvais pour travailler avec mon frère. En 1998, j’ai commencé à travailler à Barcelone. Ma mère et mon frère sont restés à la maison. En 2014, avant la détérioration de la santé de ma mère, nous l’avons transférée dans une résidence située dans les environs de Barcelone, où elle vit actuellement. Mon frère vivait seul à la maison, jusqu’en octobre 2016, lorsqu’il est décédé d’une crise cardiaque alors qu’il se trouvait sur le terrain de chasse. À cette époque, l’état de conservation de la maison étant médiocre, nous ne l’utilisions pas comme résidence secondaire. Si l’économie me le permet, je pourrais peut-être un jour redonner à Casa Orós sa vie, revivre tous les souvenirs, les valeurs et les émotions que j’ai de mon enfance, et les transmettre à mon fils »

« Tel est le bonheur que j’ai ressenti […] au cœur de l’Aragon, dans l’ancien royaume de Navarre. Tant que ce fragment qu’est notre présent rencontre les fragments de l’histoire passée, ces lieux continuent de vivre. Le silence de l’oubli signerait en revanche leur mort véritable »

Cristina Noacco, La force du silence, petites notes sur le bruissement du monde, Transboréal, coll. Petite philosophie du voyage, 2017, p 69