Archives du mot-clé Pyrénées

La chambre vide

P1090301

Combien de gens ont dormi ici, entre le chant du torrent et le route qui mène au col ? Combien de jours faudra-t-il pour que le temps parvienne à sa fin ? Combien de nuits de neige avant que le manteau blanc ne recouvre le plancher de la chambre vide ?

Un jour, la pelleteuse viendra. J’évite désormais de regarder la silhouette de l’édifice mourant dans l’indifférence de l’agitation. De peur que la vie ne s’effondre.

La maison m’attend

17 août, 19h – Encore une fois, la vallée d’Aure a pris l’allure d’un couloir à camions d’où je suis rentré exténué. Il a fallu prendre part au flot incessant de véhicules, rester patient dans ce trafic où se perçoit (et se signale parfois) l’exaspération des chauffeurs. J’ai dû renoncer à mon rythme, rester concentré dans les traversées de bourgs et sur les tronçons aux limitations de vitesse changeantes. Et puis j’ai enfin pris le rond-point : direction l’île des Baronnies

D’un mètre à l’autre, le monde a changé radicalement ; je suis entré dans le royaume, au col de la Coupe. Un vieux 4×4 a fait irruption pour se trainer à 30 km/h jusqu’à Esparros, sans agressivité, presque gêné. La même scène s’était jouée ce matin lorsqu’un pépé regardant tranquillement ses champs me découvrait soudain dans le rétroviseur de sa fourgonnette.

Désormais, je ne croise et ne suis plus personne. Je me livre au paysage. Au sud, l’immense masse forestière délimite l’horizon et m’offre sa protection. La maison m’attend.

Capvern-les-bains

La longue rue n’en finit pas de dévaler et de s’enfoncer dans une topographie en creux, alignant par dizaines ses façades d’immeubles trop modernes pour dégager un quelconque effet de grâce et de nostalgie « fin XIXème ». Villas modestes, commerces et hôtels vides, barres d’immeubles des années 60 repeintes en vert franc s’attachent à saper toute idée de gaieté, de passé glorieux ou d’avenir. Quelques dizaines de curistes trouvent encore la force de séjourner dans ce paysage triste et vide jusqu’au cœur de l’été. De ci de là, un papillon peint sur un mur, un chat derrière une fenêtre, une citation apposée sur une vitrine, un pot de fleur émergeant entre deux rideaux résonnent comme des signes d’une vie qui renonce à se retirer tout à fait.

Réalité sensible

On peut prétendre ausculter la réalité d’un territoire à partir d’un bureau, en croisant des données statistiques. Je préfère arpenter les routes du pays massatois où une réalité plus sensible et plus palpable se dessine. Des véhicules sommeillent dans les bas-côtés, à l’entrée de chemins plus ou moins oubliés, derrière des rideaux d’arbres. Des carcasses abandonnées, disent tant de ce monde, de qui l’habite et l’a habité.

Roulent-elles encore ?

Je ne les compte plus, je ne les cherche pas. Elles m’attendent dans un virage, près d’un hameau. Roulent-elles encore ou sont-elles définitivement « à quai » ? Leur « statut » n’est pas forcément évident et j’aime à chercher des signes qui diraient leur histoire, qui témoigneraient d’un usage, d’un évènement, d’un changement, d’un départ, d’un potentiel retour.

« J’ai rencontré au cimetière Montparnasse ma femme idéale. Malheureusement elle dort depuis 90 ans sur une tombe inconnue et la pluie a érodé son corps de pierre. Alors je la photographie en toutes saisons, et lui parle lorsque je suis triste, c’est-à-dire souvent (…) »

Jean-Loup Sieff, Etats d’âmes, et ta sœur, éditions Alternatives, 2000

« Le slogan « plus haut, « plus vite », « plus loin » a débordé le cadre des jeux. Il inspire nos politiques culturelles, alors que la culture, cet art des détours, de la vacance, des mots et des pas perdus, aurait dû être, si nous tenons à une devise : « moins haut », « moins vite », « moins loin »

Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, Payot, 2000, p 145

Ensemble pour toujours

C’est un village comme des dizaines d’autres, dans le Nord de l’Espagne, où la civilisation du bitume n’est jamais parvenue, où les murs de pierres sommeillent depuis des décennies dans des forêts à l’allure de jungle. Je ne suis visiblement pas le seul à errer dans ces ruines à l’abri des regards. Près de l’église où l’autel a été tagué d’un logo anarchiste, il y a cette empreinte qui dit l’union des êtres. Etaient-ils de passage ? Ont-ils vécu ici ? Les maisons continuent de parler, de délivrer des messages d’amour, malgré l’absence. L’espace « vide » se fait sanctuaire, lieu secret.

Janovas

De prime abord, Janovas est un village abandonné comptant parmi la liste des victimes de l’exode rural qui affecta le Piréneo à partir des années 1950. Ici pourtant, l’histoire est plus complexe et plus dramatique encore. Les habitants ont subi pendant plusieurs décennies des menaces d’expropriation, des actes d’intimidation et de violence de la part des représentants de la société concessionnaire qui devait édifier un barrage haut de 55 mètres retenant les eaux du rio Ara. Face au refus des occupants de quitter les lieux, l’entreprise n’hésitait pas à décourager les récalcitrants en détruisant jardins et vergers, en effrayant écoliers et enseignants, en coupant l’eau et l’électricité, en dynamitant des maisons. En 1984, le village vidé de son dernier couple ne fut pourtant pas englouti. La rentabilité du barrage était remise en cause. Les maisons continuaient cependant de s’effondrer, en silence, emportant avec elles des traces, des pans d’histoires familiales. En 2001, une nouvelle règlementation européenne interrompit définitivement le projet hydro-électrique. Le 7 juillet 2008, le tribunal valida le processus de « reversión » des terrains. L’association « des voisins de Janovas » pouvait alors entamer un long travail de réhabilitation des lieux.

Aujourd’hui, le village offre des scènes surréalistes avec ses ruelles recouvertes de ciment frais et ses plaques mentionnant l’installation du réseau téléphonique. Des matériaux neufs sont déposés au pied de pans de murs effondrés, signalant un possible retour des hommes dans ce paysage de chaos et de guerre. La mémoire résistante tient sa revanche. La vie reprendra peut-être pour de bon.

La maison de Daniel

P1080912

Les réseaux sociaux offrent parfois quelques miracles…

Je rodais un jour d’été 2018 dans ce village vide, au cœur du Sobrarbe, quand cette façade m’interpella. Elle semblait me dire sa lente agonie, me faire part de la douleur de son abandon. Revenu en France, je décidais de poster cette image sur Instagram. Quelques minutes plus tard, Daniel m’adressa un message et me confia son bouleversement : il était le propriétaire de cette maison… Je lui proposa de m’écrire un texte évoquant sa relation à ce lieu. Daniel a eu la gentillesse de m’adresser plusieurs pages dont voici un court extrait…

Muchas gracias Daniel por tu testimonio y tu confianza

« Après la mort de mon père (1989) et plus tard de mes grands-parents (1990 et 1991), ma mère, mon frère et moi avons continué à vivre à la maison, bien que ces années-là, j’étudiais déjà à l’extérieur, mais je rentrais toujours dès que je pouvais pour travailler avec mon frère. En 1998, j’ai commencé à travailler à Barcelone. Ma mère et mon frère sont restés à la maison. En 2014, avant la détérioration de la santé de ma mère, nous l’avons transférée dans une résidence située dans les environs de Barcelone, où elle vit actuellement. Mon frère vivait seul à la maison, jusqu’en octobre 2016, lorsqu’il est décédé d’une crise cardiaque alors qu’il se trouvait sur le terrain de chasse. À cette époque, l’état de conservation de la maison étant médiocre, nous ne l’utilisions pas comme résidence secondaire. Si l’économie me le permet, je pourrais peut-être un jour redonner à Casa Orós sa vie, revivre tous les souvenirs, les valeurs et les émotions que j’ai de mon enfance, et les transmettre à mon fils »

« Sur la petite route qui grimpe les pentes du massif montagnard, les courbes qui se suivent, les variations de la lumière à travers les frondaisons, celles successives de l’odeur des sous-bois, la flagrance résinée des aiguilles de pin dans la chaleur montante ne sont que peu dicibles en mots. Le monde connu, en cette itinérance, ciel, montagnes, vallées, est une expérience du corps propre, lequel inclut sa monture mécanique. Ce que l’on attendait des lumières de la philosophie en vain, s’obtient tacitement dans le monde qui s’éprouve. La lumière de la pensée n’éclaire rien, ou si peu, quand il s’agit de vivre »

Antoine Marcel, Ma vie dans les monts, Arléa, 2018, pp 27-28