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[Exposition] « Paysages de mémoire », au centre du patrimoine arménien

Retrouvez 12 de mes photographies au sein de l’exposition collective « Paysages de mémoire » qui se tiendra au Centre du Patrimoine Arménien (le-cpa.com) jusqu’au 6 juin 2021

CommissariatLuba Jurgenson et Philippe Mesnard

[Extrait de présentation] « Cette exposition sonde les espaces naturels qui nous entourent et fait émerger les histoires douloureuses qui les habitent, à partir des traces plus ou moins visibles qui s’y sont disséminées au fil du temps… Les paysages sont dépositaires d’une mémoire. Celle des regards qui s’y sont posés, des pas qui les ont foulés, des gestes de ceux qui les ont façonnés. Celle des événements tragiques qui s’y sont déroulés… Témoin impassible, le paysage n’en garde pas moins les stigmates des violences qu’il abrite. Proposant un dialogue entre le travail de différents photographes, cette exposition explore les labyrinthes, les failles, les « non-dits » du paysage. Elle fait émerger leurs blessures, leur mémoire, telle qu’elle s’est déposée dans les forêts, les fleuves, les pierres, la mer, ou les murs et les pavés des villes »

Artistes et chercheurs invités : Philippe Mesnard, Joséphine Billey, Paule Pointereau, Lucie Poirier, Maryvonne Arnaud, Anaïs Boudot, Marc Sagnol, Johanna Quillet, Pascaline Marre, Pascal Desmichel, Romulus Balazs, Jean-Marc Cerino, Tomasz Kizny, Sergueï Lebedev, Edith Bories, Fabian Heffermehl, Carlo Saletti, Gabriel Raichman, Sergueï Kovaliov, Juan Pablo Sánchez Noli, Patrick Bard, Galia Ackerman, Cécile Massart

En attendant la réouverture des espaces, le CPA propose une immersion dans l’exposition à travers des textes, des vidéos et des podcasts, des auteurs et des chercheurs ont prêté leur voix et leur plume pour vous faire partager une sélection d’œuvres. Le romancier Ahmed Kalouaz a glissé ses mots sur une vingtaine d’entre elles dans le cadre d’une résidence d’écriture. Philippe Mesnard, co-commissaire de l’exposition, s’est livré à une déambulation filmée dans les espaces d’exposition. Des fichiers audios vous guideront dans l’analyse et la compréhension de certaines œuvres.

>>> Paysages de mémoire :: Le Cpa – Valence Romans Agglo (le-cpa.com)

Super-Bagnères

Deux édifices, deux générations, deux destinées, côte à côte.

Le grand hôtel de l’ancienne compagnie ferroviaire du Midi est devenu un centre de vacances et abrite un petit musée consacré au train à crémaillère qui grimpait jusqu’ici pour accueillir les premières clientèles de sports d’hiver au début du XXème siècle. Son architecture monumentale, intacte, témoigne encore du visage du tourisme aristocratique.

A sa gauche, « l’Aneto » a quelque chose du « Signal » de Soulac-sur-Mer, par sa physionomie typée des années 1960, par son destin aussi, sans doute. Le vent a commencé à prendre ses aises dans les longues travées desservant les studios…

La chambre vide

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Combien de gens ont dormi ici, entre le chant du torrent et le route qui mène au col ? Combien de jours faudra-t-il pour que le temps parvienne à sa fin ? Combien de nuits de neige avant que le manteau blanc ne recouvre le plancher de la chambre vide ?

Un jour, la pelleteuse viendra. J’évite désormais de regarder la silhouette de l’édifice mourant dans l’indifférence de l’agitation. De peur que la vie ne s’effondre.

La maison m’attend

17 août, 19h – Encore une fois, la vallée d’Aure a pris l’allure d’un couloir à camions d’où je suis rentré exténué. Il a fallu prendre part au flot incessant de véhicules, rester patient dans ce trafic où se perçoit (et se signale parfois) l’exaspération des chauffeurs. J’ai dû renoncer à mon rythme, rester concentré dans les traversées de bourgs et sur les tronçons aux limitations de vitesse changeantes. Et puis j’ai enfin pris le rond-point : direction l’île des Baronnies

D’un mètre à l’autre, le monde a changé radicalement ; je suis entré dans le royaume, au col de la Coupe. Un vieux 4×4 a fait irruption pour se trainer à 30 km/h jusqu’à Esparros, sans agressivité, presque gêné. La même scène s’était jouée ce matin lorsqu’un pépé regardant tranquillement ses champs me découvrait soudain dans le rétroviseur de sa fourgonnette.

Désormais, je ne croise et ne suis plus personne. Je me livre au paysage. Au sud, l’immense masse forestière délimite l’horizon et m’offre sa protection. La maison m’attend.

Capvern-les-bains

La longue rue n’en finit pas de dévaler et de s’enfoncer dans une topographie en creux, alignant par dizaines ses façades d’immeubles trop modernes pour dégager un quelconque effet de grâce et de nostalgie « fin XIXème ». Villas modestes, commerces et hôtels vides, barres d’immeubles des années 60 repeintes en vert franc s’attachent à saper toute idée de gaieté, de passé glorieux ou d’avenir. Quelques dizaines de curistes trouvent encore la force de séjourner dans ce paysage triste et vide jusqu’au cœur de l’été. De ci de là, un papillon peint sur un mur, un chat derrière une fenêtre, une citation apposée sur une vitrine, un pot de fleur émergeant entre deux rideaux résonnent comme des signes d’une vie qui renonce à se retirer tout à fait.

Roulent-elles encore ?

Je ne les compte plus, je ne les cherche pas. Elles m’attendent dans un virage, près d’un hameau. Roulent-elles encore ou sont-elles définitivement « à quai » ? Leur « statut » n’est pas forcément évident et j’aime à chercher des signes qui diraient leur histoire, qui témoigneraient d’un usage, d’un évènement, d’un changement, d’un départ, d’un potentiel retour.

Réalité sensible

On peut prétendre ausculter la réalité d’un territoire à partir d’un bureau, en croisant des données statistiques. Je préfère arpenter les routes du pays massatois où une réalité plus sensible et plus palpable se dessine. Des véhicules sommeillent dans les bas-côtés, à l’entrée de chemins plus ou moins oubliés, derrière des rideaux d’arbres. Des carcasses abandonnées, disent tant de ce monde, de qui l’habite et l’a habité.

« J’ai rencontré au cimetière Montparnasse ma femme idéale. Malheureusement elle dort depuis 90 ans sur une tombe inconnue et la pluie a érodé son corps de pierre. Alors je la photographie en toutes saisons, et lui parle lorsque je suis triste, c’est-à-dire souvent (…) »

Jean-Loup Sieff, Etats d’âmes, et ta sœur, éditions Alternatives, 2000

« Le slogan « plus haut, « plus vite », « plus loin » a débordé le cadre des jeux. Il inspire nos politiques culturelles, alors que la culture, cet art des détours, de la vacance, des mots et des pas perdus, aurait dû être, si nous tenons à une devise : « moins haut », « moins vite », « moins loin »

Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, Payot, 2000, p 145

Ensemble pour toujours

C’est un village comme des dizaines d’autres, dans le Nord de l’Espagne, où la civilisation du bitume n’est jamais parvenue, où les murs de pierres sommeillent depuis des décennies dans des forêts à l’allure de jungle. Je ne suis visiblement pas le seul à errer dans ces ruines à l’abri des regards. Près de l’église où l’autel a été tagué d’un logo anarchiste, il y a cette empreinte qui dit l’union des êtres. Etaient-ils de passage ? Ont-ils vécu ici ? Les maisons continuent de parler, de délivrer des messages d’amour, malgré l’absence. L’espace « vide » se fait sanctuaire, lieu secret.

Janovas

De prime abord, Janovas est un village abandonné comptant parmi la liste des victimes de l’exode rural qui affecta le Piréneo à partir des années 1950. Ici pourtant, l’histoire est plus complexe et plus dramatique encore. Les habitants ont subi pendant plusieurs décennies des menaces d’expropriation, des actes d’intimidation et de violence de la part des représentants de la société concessionnaire qui devait édifier un barrage haut de 55 mètres retenant les eaux du rio Ara. Face au refus des occupants de quitter les lieux, l’entreprise n’hésitait pas à décourager les récalcitrants en détruisant jardins et vergers, en effrayant écoliers et enseignants, en coupant l’eau et l’électricité, en dynamitant des maisons. En 1984, le village vidé de son dernier couple ne fut pourtant pas englouti. La rentabilité du barrage était remise en cause. Les maisons continuaient cependant de s’effondrer, en silence, emportant avec elles des traces, des pans d’histoires familiales. En 2001, une nouvelle règlementation européenne interrompit définitivement le projet hydro-électrique. Le 7 juillet 2008, le tribunal valida le processus de « reversión » des terrains. L’association « des voisins de Janovas » pouvait alors entamer un long travail de réhabilitation des lieux.

Aujourd’hui, le village offre des scènes surréalistes avec ses ruelles recouvertes de ciment frais et ses plaques mentionnant l’installation du réseau téléphonique. Des matériaux neufs sont déposés au pied de pans de murs effondrés, signalant un possible retour des hommes dans ce paysage de chaos et de guerre. La mémoire résistante tient sa revanche. La vie reprendra peut-être pour de bon.