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Le statut du réel

Je pense chaque fois à Pierre Bergounioux en captant ces scènes des hauteurs corréziennes. Ici plus qu’ailleurs « le grand passé » rôde dans les forêts de douglas, aux abords des gares et des maisons de granite. J’aime (j’ai besoin de) l’idée que subsiste au cœur de nos vies un « quatrième temps », que demeure une géographie où le présent n’a jamais gagné la partie, où le décor prend des allures de science fiction. Le fantastique est là. Non pas un pittoresque pour amuser la galerie, ou pour nourrir une quelconque nostalgie. Mais un fantastique qui interroge le statut même du réel.

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« Bientôt, le sureau, le frêne vont attaquer les murs, emporter les gouttières, soulever les chevrons, les résineux disjoindre les volets, pondre leurs œufs dans les chambres où nous avons rêvé, leurs tiges percer les toits. Les temps sont accomplis. La frêle civilisation des clairières s’estompe sans bruit. Ce qui s’apprête, c’est le retour de l’origine, la règne sombre, sans partage, et pour le coup définitif, des grands bois »

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, 2001
Pierre Bergounioux

« On a buté sur des pentes, cherché le passage dans des encaissements, franchi des ponts sur l’eau coureuse, passé dans l’ombre, croisé des hêtres, deviné, de quelques crête, avant de retomber, l’épais sourcil des sapins sur l’horizon. Puis la route sinueuse, penchée, s’est redressée. C’est la même heure et la même saison. Et pourtant, les dispositions riantes nées, l’instant d’avant, des blanches esplanades, des verges ployants, des moissons, ont pris un caractère inconvenant. Tout dément l’heure gaie à laquelle on s’abandonnait »

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, 2001, pp 67-68

« On a dépassé depuis longtemps les derniers hameaux, quelques maisons aux toits d’ardoise enfouies dans les sapinières puis les derniers sapins. On s’avance à travers la bruyère et l’ajonc. Il ne s’est jamais rien passé ici. Rien ne se passera jamais. Le ciel est d’un bleu cru, acide. On peut caresser le rude pelage de la planète, son échine de granit. Nul bruit ne trouble le silence. On comprend. C’est dans l’air qu’on respire, la lumière vive, lustrale dont on est baigné. On sait et cela, de surcroît va de soi. Nous avons un court instant à passer. Nous sommes ce fugitif émoi en présence des choses »

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, pp 46-47