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« Pour le monde, je suis mort. Vous me pardonnerez, ce sera ma seule vanité : je suis assez fier de ma disparition. Je n’ai jamais perdu beaucoup de temps dans les conversations, les petites sorties ici où là pour voir à quoi tout cela pouvait bien ressembler. Je ne voudrais en rien connaître d’autres vies que celle-ci. Effacer jusqu’à mon nom sur les couvertures des livres. Ne plus chanter que la vie invisible, la très haute vie, celle qui me paraît qu’ils ne parviendront jamais à cadenasser, fut-ce sous les meilleurs prétextes »

Joel Vernet, L’oubli est une tâche dans le ciel, Fata morgana, 2020, p 58

La baraque

Les chats sommeillant au pied de carcasses ont cette fois-ci quitté les lieux. Les portières commencent à tomber. Personne n’est visiblement revenu dans la maison aujourd’hui ceinturée de ronces. S’agit-il du temps qui fait là seul son œuvre ? Du temps qui fait plier les planchers, entrouvre les portes des armoires bancales, éparpille papiers et vêtements au sol ?

Il y a toujours cette présence, la présence des gens absents. Ce n’est pas du vide, non. Le vide, c’est le néant. Mais ce vide là, dans cette maison oubliée, dans cet alignement de véhicules, est un vide plein, saturé même. Je ne suis pas seul, je ne suis jamais seul dans les maisons en ruine.

« Je n’ai jamais, au grand jamais, croisé aucun Dieu sur ma route. Par contre, j’ai une passion effrénée pour les Maisons de Dieu, bâties dans mon pays. C’est incroyable le nombre de fois où je m’y réfugie. Un Saint y perdrait la tête. J’y pénètre pour la fraîcheur, la solitude qu’elles me procurent et elles sont belles, taillées dans le granit (…) »

Joël Vernet, Au bord du monde, Ed. du Laquet, 2001, pp 93-94

Le statut du réel

Je pense chaque fois à Pierre Bergounioux en captant ces scènes des hauteurs corréziennes. Ici plus qu’ailleurs « le grand passé » rôde dans les forêts de douglas, aux abords des gares et des maisons de granite. J’aime (j’ai besoin de) l’idée que subsiste au cœur de nos vies un « quatrième temps », que demeure une géographie où le présent n’a jamais gagné la partie, où le décor prend des allures de science fiction. Le fantastique est là. Non pas un pittoresque pour amuser la galerie, ou pour nourrir une quelconque nostalgie. Mais un fantastique qui interroge le statut même du réel.

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« Je pense chaque jour à la mort voisine. Ce n’est pas une pensée du futur, c’est une pensée du présent. C’est la pensée la moins morbide qui soit. Cette proximité de vivre avec l’ombre portée de mourir, je peux la résumer en un mot : rire. La vie me bouleverse comme un papier de soie si fin qu’un regard trop pesant suffirait à la déchirer. La vie me comble d’être aussi parfaitement menacée. Le déchirement me donne joie et rire »

Christian Bobin, L’épuisement, le temps qu’il fait, p 80