Archives du mot-clé Massif central

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« Ce dont on te prive, c’est de vents, de pluies, de neiges, de soleils, de montagnes, de fleuves et de forêts, ta patrie. On t’a donné à la place une patrie économique, un monstre qui exige périodiquement le sacrifice des jeunes hommes »

Jean-Giono, Les vraies richesses, (1937), Les cahiers rouges, Grasset, 2018, p 157

Les rêveries d’une promeneuse ferroviaire

Véronique Béné, artiste illustratrice et carnettiste (entre autres talents…) vient de publier ses « rêveries d’une promeneuse ferroviaire », un carnet de voyage consacré aux paysages ferroviaires de la ligne des Cévennes (Clermont-Ferrand – Alès). L’écrivain – ethnologue Martin de la Soudière (prix Binaros 2019) et moi-même avons écrit les textes de ce beau livre paru aux éditions la Flandonnière, préfacé par Carole Delga, présidente de la Région Occitanie.
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« Bientôt, le sureau, le frêne vont attaquer les murs, emporter les gouttières, soulever les chevrons, les résineux disjoindre les volets, pondre leurs œufs dans les chambres où nous avons rêvé, leurs tiges percer les toits. Les temps sont accomplis. La frêle civilisation des clairières s’estompe sans bruit. Ce qui s’apprête, c’est le retour de l’origine, la règne sombre, sans partage, et pour le coup définitif, des grands bois »

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, 2001

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« […] toujours, je m’échappe, perdu sur des routes dépassées, égaré dans les fondrières du souvenir. Il faut qu’on m’appelle pour que je revienne, retourne. Et encore un familier, quelqu’un du cœur, sinon je reste sourd, évanoui dans mes idées, cherchant à discerner mon être dans d’anciennes scènes, dans du vécu usé jusqu’à la corde. Mais ne sommes-nous pas contraints de nous démoder sans cesse pour simplement exister ? »

Michel Chaillou, Éloge du démodé, Éditions de la différence, 2012, p 25
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« Souvent, j’ai pensé que j’aurais pu vivre ici, entouré de choses simples, de hauts pâturages où l’air vous offre toutes les chances. Que j’aurais pu apprendre à m’égarer au coin d’un bois sans courir le monde dans l’espoir d’éprouver une totale ivresse »

Joël Vernet, Au bord du monde, Ed. du Laquet, 2001, p 30
Pierre Bergounioux

« On a buté sur des pentes, cherché le passage dans des encaissements, franchi des ponts sur l’eau coureuse, passé dans l’ombre, croisé des hêtres, deviné, de quelques crête, avant de retomber, l’épais sourcil des sapins sur l’horizon. Puis la route sinueuse, penchée, s’est redressée. C’est la même heure et la même saison. Et pourtant, les dispositions riantes nées, l’instant d’avant, des blanches esplanades, des verges ployants, des moissons, ont pris un caractère inconvenant. Tout dément l’heure gaie à laquelle on s’abandonnait »

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, 2001, pp 67-68

« On a dépassé depuis longtemps les derniers hameaux, quelques maisons aux toits d’ardoise enfouies dans les sapinières puis les derniers sapins. On s’avance à travers la bruyère et l’ajonc. Il ne s’est jamais rien passé ici. Rien ne se passera jamais. Le ciel est d’un bleu cru, acide. On peut caresser le rude pelage de la planète, son échine de granit. Nul bruit ne trouble le silence. On comprend. C’est dans l’air qu’on respire, la lumière vive, lustrale dont on est baigné. On sait et cela, de surcroît va de soi. Nous avons un court instant à passer. Nous sommes ce fugitif émoi en présence des choses »

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, pp 46-47

« Ce qui est nouveau, c’est que l’agir (qui dépasse les frontières du travail) apparait aujourd’hui comme une valeur supérieure, comme si, faute d’agir, un individu s’exténuait et disparaissait. De ce fait, les rêveurs, ceux qui contemplent ou qui prient, qui aiment silencieusement ou qui se contentent du plaisir d’exister, dérangent et sont stigmatisés. Les penseurs, les idéologues reconnus ont opéré un glissement considérable »

Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, Payot, 2000, pp 19-20
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« Je ne sais si, comme le prétend le dicton, la nature abhorre le vide, mais je suis convaincu que l’homme, lui, adore tout ce qui […] l’éloigne, le divertit de son face à face avec sa vacuité interne, sa vacuité d’être, ce vide fondamental, cet espace infrangible, inestimable qui l’habite et le fait tenir. Qui gît et s’étend incommensurablement au fond de lui-même et qu’il n’ose approcher. De peur de choir ou de déchoir. De crainte de lui céder du terrain. C’est sans doute pour cette raison qu’il a déclaré la guerre à la terre, à la mer et au ciel. Et à lui-même. Et qu’il en est ravi »

Patrick Mialon, Désir d’Aubrac, Le temps qu’il fait, 2018, pp 20-21
Pinols, Margeride

« Le ciel est-il gris et bas, les éléments semblent se confondre. Lambeaux de nuages, monticules neigeux, ne se distinguent plus les uns les autres ; on croirait flotter dans l’espace infini ; on n’appartient plus à la terre. […] Et quand à la fin de la course effrénée, on arrive à la base de la montagne, dans les plaines déjà dépourvues de neige ou saupoudrées à peine, quand on respire une autre atmosphère et que l’on voit une nature nouvelle sous un autre climat, on se demande si vraiment on a pas été le jouet d’une hallucination, si l’on a réellement parcouru les neiges profondes, au-dessus de la région des nuées et des orages »

Élisée Reclus, Histoire d’une montagne, (1875), In Folio, 2011, pp 93-94