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Une géographie du temps perdu [Avant-propos]

« En fait, l’heure qu’il est n’est pas toujours ni partout la même ; Le présent, le mouvement […] affectionne certains endroits qu’il transfigure. Les autres sommeillent à quelque heure mal révolue et d’autant plus tenace qu’ils se tiennent à l’écart des espaces ouverts où souffle l’esprit du monde, le vent de l’histoire. Nous vivions en marge des plaines, abrités du charroi» […]

Pierre Bergounioux, Empreintes, Fata Morgana, 2007, pp 38-39

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L’œuvre de Pierre Bergounioux me bouleverse d’une double manière. D’abord parce qu’il est question de terres que je traverse et me traversent, et dont je ne suis pas d’ailleurs certain que toutes les mémoires (qui m’habitent) m’appartiennent. Ensuite parce que le propos de l’écrivain corrézien traite d’un sujet éminemment géographique, celui de la place – de l’empreinte continue – du temps dans l’espace. Car le temps n’est pas seulement une donnée philosophique quelque peu abstraite (métaphysique), pas davantage une simple production de l’esprit ; le temps modifie concrètement la surface de la Terre. Il y a le temps météorologique qui affecte l’humeur du voyageur empruntant la Nationale 89 de Brive aux forêts de Millevaches. Le temps, c’est aussi l’époque actuelle, ses tendances, ses modes, ses mouvements, ses scènes et décors qui donnent l’impression de vivre dans l’ère du temps. Alors qu’il suffit d’un seuil à peine perceptible pour quitter « le vent de l’histoire » et entrer dans une aire géographique où le temps s’est perdu. Il y a en somme des ères et des aires. Certaines sont sous les feux des projecteurs des médias et de la science géographique (parce qu’on s’intéresse toujours aux « temps forts ») alors que d’autres sont restés dans l’ombre.

Ce projet éditorial entend réveiller – révéler – des espèces d’espaces oubliés dans des recoins de la surface terrestre. Il s’agit en somme de dresser une anti-géographie dont l’enjeu consiste à débusquer des contre-espaces (hétérotopies) qui sont aussi des contretemps (ou hétérochronies).

Gartempe [Introduction]

Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endotique

Georges Pérec, L’infra-ordinaire, Seuil, 1989, p 11-12

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Ses rives ont fini par susciter en moi une forme d’addiction ; une addiction à la douceur de l’ordinaire. Loin des tapages du temps, coule une rivière aux milles nuances, à l’abri du soleil brûlant et des lumières violentes, à l’abri des « évènements » dont on voudrait nous faire croire qu’ils sont nos vies. Mais que se passe-t-il là où il ne se passe rien, dans ces territoires de confins, entre Limousin, Berry et Poitou, dans ces campagnes « ordinaires », dans ces marches, ces pays de seuils et de rebords que les experts ont qualifié de « marges » ?

Fréquenter la Gartempe, longer ses rebords (dévier des routes tracées pour nous), c’est réaliser au fil des heures et des allers-retours combien rien n’est vide ou ordinaire, combien l’exotisme est une affaire de disposition de l’esprit et du regard, combien la douceur et la poésie se lovent quelque part dans ce quotidien que nous ne voyons plus. Des arbres, des sous-bois, des jardins, des cabanons et des ponts, des villages endormis, des habitants discrets. A l’exotisme des lointains, je propose, dans le sillage de Georges Pérec, de contribuer à une recherche de l‘endotique.

De persistantes ombres

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Rien ne saurait empêcher que nos yeux ne croient discerner la présence, parfois, de ceux qui, les derniers, l’habitèrent. De persistantes ombres passent dans l’inaltérable décor d’eaux vives et de forêts, de ciel, de rochers. Ce n’est pas quelque jeu de lumière qui dessine une silhouette à la lisière du soir, la voix du vent, la bouche de la source qui profèrent des mots. C’est beaucoup plus simple que ça […]

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, 2001, pp 77-78