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La baraque

Les chats sommeillant au pied de carcasses ont cette fois-ci quitté les lieux. Les portières commencent à tomber. Personne n’est visiblement revenu dans la maison aujourd’hui ceinturée de ronces. S’agit-il du temps qui fait là seul son œuvre ? Du temps qui fait plier les planchers, entrouvre les portes des armoires bancales, éparpille papiers et vêtements au sol ?

Il y a toujours cette présence, la présence des gens absents. Ce n’est pas du vide, non. Le vide, c’est le néant. Mais ce vide là, dans cette maison oubliée, dans cet alignement de véhicules, est un vide plein, saturé même. Je ne suis pas seul, je ne suis jamais seul dans les maisons en ruine.

Spectacle de l’aube

Gorges du Chavanon, février 2005 – Atmosphère silencieuse à bord de l’autorail. Les grandes vitres se transforment en écran de cinéma. Il n’y a plus qu’à se laisser bercer par le spectacle de l’aube. Je regarde inlassablement, aimanté, la lente séquence qui se joue sous mes yeux, pour moi seul. Je partage l’intimité de la rivière qui prend parfois des allures de rapide. Je navigue quelque part entre l’Amazonie et les Rocheuses. Le paysage me glisse dans un état de rêverie d’où il devient difficile, pénible, de s’extraire. Les grandes villes sont soudain si lointaines ; j’ai quitté ce monde et je sais qu’il me sera difficile de reprendre pied dans la plaine.

« Je m’y suis vu parfois, habitant une cabane à l’orée d’un bois, vivant comme un ermite, de cueillette ou de jardinage. J’ai connu là-bas de tels personnages, reclus, n’échangeant avec personne. Ils forçaient en moi une sorte d’admiration. M’auraient manqué les livres, les rencontres, les voyages au long cours d’où l’on revient transformé »

Joël Vernet, Au bord du monde, Ed. du Laquet, 2001, pp 100-101

« Je n’ai jamais, au grand jamais, croisé aucun Dieu sur ma route. Par contre, j’ai une passion effrénée pour les Maisons de Dieu, bâties dans mon pays. C’est incroyable le nombre de fois où je m’y réfugie. Un Saint y perdrait la tête. J’y pénètre pour la fraîcheur, la solitude qu’elles me procurent et elles sont belles, taillées dans le granit (…) »

Joël Vernet, Au bord du monde, Ed. du Laquet, 2001, pp 93-94

Le statut du réel

Je pense chaque fois à Pierre Bergounioux en captant ces scènes des hauteurs corréziennes. Ici plus qu’ailleurs « le grand passé » rôde dans les forêts de douglas, aux abords des gares et des maisons de granite. J’aime (j’ai besoin de) l’idée que subsiste au cœur de nos vies un « quatrième temps », que demeure une géographie où le présent n’a jamais gagné la partie, où le décor prend des allures de science fiction. Le fantastique est là. Non pas un pittoresque pour amuser la galerie, ou pour nourrir une quelconque nostalgie. Mais un fantastique qui interroge le statut même du réel.

Evaux-les-Bains

Loin du parc thermal rénové, la gare s’est endormie au bout de sa longue avenue bordée de tilleuls. 11 ans après le passage du dernier train, la végétation poursuit son lent travail de recouvrement des voies. Sur le second quai, l’abri disparait dans l’alignement des grands marronniers. L’horizon se ferme. A côté du bâtiment des voyageurs, le parc offre encore ses bancs à l’ombre de cèdres et cyprès aux branches fragiles. C’est un paysage qui attend son heure.

Parsac-Gouzon

C’est un décor « fin de siècle », tout droit sorti des années 1980 – 1990. Le « chef de gare » pourrait retourner dans son bureau, refleurir les parterres, accueillir les voyageurs revenus dans la cour. La scène serait facile à jouer, prête pour un film. Il y a la vieille enseigne « SNCF », il y a les arbustes, le poste mécanique pour actionner les aiguillages, il y a l’abri « moderne », l’ancien potager longeant le premier quai, la maison du passage à niveau avec son puits, il y a l’hôtel-restaurant de la gare, l’emprise industrielle et ses silos. La vie pourrait reprendre, si nous n’avions pas changé de monde.

Une recherche de l’endotique

« Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endotique »
Georges Pérec, L’infra-ordinaire, Seuil, 1989, p 11-12
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Ses rives ont fini par susciter en moi une forme d’addiction ; une addiction à la douceur de l’ordinaire. Loin des tapages du temps, coule une rivière aux milles nuances, à l’abri du soleil brûlant et des lumières violentes, à l’abri des « évènements » dont on voudrait nous faire croire qu’ils sont nos vies. Mais que se passe-t-il là où il ne se passe rien, dans ces territoires de confins, entre Limousin, Berry et Poitou, dans ces campagnes « ordinaires », dans ces marches, ces pays de seuils et de rebords que les experts ont qualifié de « marges » ?

Fréquenter la Gartempe, longer ses rebords (dévier des routes tracées pour nous), c’est réaliser au fil des heures et des allers-retours combien rien n’est vide ou ordinaire, combien l’exotisme est une affaire de disposition de l’esprit et du regard, combien la douceur et la poésie se lovent quelque part dans ce quotidien que nous ne voyons plus. Des arbres, des sous-bois, des jardins, des cabanons et des ponts, des villages endormis, des habitants discrets. A l’exotisme des lointains, je propose, dans le sillage de Georges Pérec, de contribuer à une recherche de l‘endotique.

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« La Gartempe a ses châteaux forts sur haut piédestal, ses sites paisibles d’abbayes, ses souvenirs d’antan, ses décombres. Partie 250 mètres plus bas que Taurion, Vienne, Creuse, Vézère, et courant des collines plutôt que des montagnes, son eau fraîche glisse avec moins d’efforts dans des gorges moins torturées. Suivant l’heureuse expression de George Sand, c’est une de ces rivières qui « filent vite en tourbillonnant un peu et sans menacer personne »

Onésime Reclus, Les limousins à vol d’oiseau (1906), Le Festin, Bordeaux, 2018, p 52

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« Bientôt, le sureau, le frêne vont attaquer les murs, emporter les gouttières, soulever les chevrons, les résineux disjoindre les volets, pondre leurs œufs dans les chambres où nous avons rêvé, leurs tiges percer les toits. Les temps sont accomplis. La frêle civilisation des clairières s’estompe sans bruit. Ce qui s’apprête, c’est le retour de l’origine, la règne sombre, sans partage, et pour le coup définitif, des grands bois »

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, 2001