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Passage obscur

Là-bas, au fond d’un bois qui domine la Gartempe, je savais que gisait l’entrée d’un viaduc oublié depuis ¾ de siècle, 72 ans précisément. L’idée de retrouver ce chemin perdu me fascinait : je rêvais d’un passage obscur, d’une porte vers l’au-delà.

En contournant la chapelle tapie derrière un pré d’orties, j’ai compris que j’empruntais cette fois-ci la bonne voie : le chemin large épousait doucement les courbes du vallon, des pierres de ballast apparaissaient si nombreuses que je pouvais imaginer une dépose toute récente. Après la première tranchée, le mur de béton surgit soudain, obstruant l’accès à l’ouvrage d’art, signalant la fin d’une histoire, et l’hypothèse d’un monde caché.

J’avais trouvé un royaume, un royaume de pacotille certes, mais dont l’imaginaire suffisait à me faire vivre des minutes exaltantes. J’avais atteint ce que les autres ne voyaient plus : un espace du temps perdu où je pouvais m’enivrer des confins du réel. Il suffisait de presque rien pour entendre le tramway électrique ralentissant à l’approche du franchissement, pour sentir le frôlement des piétons et cyclistes s’élançant vers Chateauponsac. J’avais relié 2021 et 1949 ; j’entrais dans le quatrième temps.

D’Aixe-sur-Vienne à Pagnac

Au passage à niveau d’Aixe-sur-Vienne, il faut repérer la petite route qui s’enfile sur la rive droite, et puis se laisser guider par le rail qui emprunte la vallée. On quitte soudain le flot des véhicules de la RN 21 pour entrer dans l’un des nombreux royaumes du Limousin, un repli frais et boisé où sommeille l’intime, le bucolique, le temps perdu. On y retrouve alors le goût infini de la flânerie, la joie d’être au monde.

La gare de Verneuil-sur-Vienne est encore habitée par un homme qui m’interpelle gentiment et entame la discussion en me voyant déambuler sur le quai de la gare où les trains ne marquent plus l’arrêt. « C’est dommage, oui, me dit-il, que les trains ne s’arrêtent plus. Il y a pourtant 5 autorails qui circulent dans chaque sens jusqu’à Saint-Junien ». Il y a aussi plusieurs trains de marchandises liés à l’activité de la carrière de Pagnac. Quelques kilomètres plus loin, le site industriel apparaît tel un petit miracle ferroviaire avec son embranchement digne d’un décor de modélisme…

« Je m’y suis vu parfois, habitant une cabane à l’orée d’un bois, vivant comme un ermite, de cueillette ou de jardinage. J’ai connu là-bas de tels personnages, reclus, n’échangeant avec personne. Ils forçaient en moi une sorte d’admiration. M’auraient manqué les livres, les rencontres, les voyages au long cours d’où l’on revient transformé »

Joël Vernet, Au bord du monde, Ed. du Laquet, 2001, pp 100-101