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A l’orée d’un champ

Je n’ai même plus besoin d’y penser, je me surprends désormais à tourner la tête sans même être conscient que j’amorce la grande descente près de laquelle elle repose. Elle gît ici depuis près de deux ans, je crois, à l’orée d’un champ toujours cultivé. On pourrait même, de loin, penser qu’elle va reprendre du service. Mais il y a des indices : les trainées noires sur la toiture, la couleur délavée de la carrosserie (dont les inscriptions ont fini par tomber). Au pied de l’engin, les genêts viennent discrètement se tapir entre les grilles. Le végétal sait qu’il ne risque désormais plus rien.

La baraque

Les chats sommeillant au pied de carcasses ont cette fois-ci quitté les lieux. Les portières commencent à tomber. Personne n’est visiblement revenu dans la maison aujourd’hui ceinturée de ronces. S’agit-il du temps qui fait là seul son œuvre ? Du temps qui fait plier les planchers, entrouvre les portes des armoires bancales, éparpille papiers et vêtements au sol ?

Il y a toujours cette présence, la présence des gens absents. Ce n’est pas du vide, non. Le vide, c’est le néant. Mais ce vide là, dans cette maison oubliée, dans cet alignement de véhicules, est un vide plein, saturé même. Je ne suis pas seul, je ne suis jamais seul dans les maisons en ruine.

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« Je pense chaque jour à la mort voisine. Ce n’est pas une pensée du futur, c’est une pensée du présent. C’est la pensée la moins morbide qui soit. Cette proximité de vivre avec l’ombre portée de mourir, je peux la résumer en un mot : rire. La vie me bouleverse comme un papier de soie si fin qu’un regard trop pesant suffirait à la déchirer. La vie me comble d’être aussi parfaitement menacée. Le déchirement me donne joie et rire »

Christian Bobin, L’épuisement, le temps qu’il fait, p 80

Evaux-les-Bains

Loin du parc thermal rénové, la gare s’est endormie au bout de sa longue avenue bordée de tilleuls. 11 ans après le passage du dernier train, la végétation poursuit son lent travail de recouvrement des voies. Sur le second quai, l’abri disparait dans l’alignement des grands marronniers. L’horizon se ferme. A côté du bâtiment des voyageurs, le parc offre encore ses bancs à l’ombre de cèdres et cyprès aux branches fragiles. C’est un paysage qui attend son heure.

Parsac-Gouzon

C’est un décor « fin de siècle », tout droit sorti des années 1980 – 1990. Le « chef de gare » pourrait retourner dans son bureau, refleurir les parterres, accueillir les voyageurs revenus dans la cour. La scène serait facile à jouer, prête pour un film. Il y a la vieille enseigne « SNCF », il y a les arbustes, le poste mécanique pour actionner les aiguillages, il y a l’abri « moderne », l’ancien potager longeant le premier quai, la maison du passage à niveau avec son puits, il y a l’hôtel-restaurant de la gare, l’emprise industrielle et ses silos. La vie pourrait reprendre, si nous n’avions pas changé de monde.

Sources

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Il y a des sources élevées au rang de « hauts-lieux », mentionnées depuis des kilomètres sur des panneaux normalisés. Et puis d’autres plus modestes, anecdotiques, dont l’accès prend l’allure d’un parcours d’orientation pour initié. On cherche en vain une indication, on finit parfois par débusquer un panneau de bois perdu dans un bas côté.

Lépinas

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Le cours d’eau disparaît dans les fonds de prairies, se devine à la présence d’une rangée de saules, s’enfile dans des buses de ciment perçant quelques talus routiers, sommeille dans des bosquets en friche. Des iris s’épanouissent dans le lit silencieux couleur ocre rouge. La Gartempe part déjà actionner sa première roue (le moulin de Coutant) avant d’échapper au regard. Elle se dissout dans le paysage sévère dominé par les coupes forestières du bois du Thouraud.

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« […] toujours, je m’échappe, perdu sur des routes dépassées, égaré dans les fondrières du souvenir. Il faut qu’on m’appelle pour que je revienne, retourne. Et encore un familier, quelqu’un du cœur, sinon je reste sourd, évanoui dans mes idées, cherchant à discerner mon être dans d’anciennes scènes, dans du vécu usé jusqu’à la corde. Mais ne sommes-nous pas contraints de nous démoder sans cesse pour simplement exister ? »

Michel Chaillou, Éloge du démodé, Éditions de la différence, 2012, p 25
Létrade, commune de Mérinchal

« Comme on perd un objet, se perdre, c’est être privé de son propre, s’absenter, non pas des autres qui vous entourent, mais de soi. Ne plus être présent à soi-même. Et perdre son chemin, être dévoyé, c’est se perdre en chemin, errer donc, s’égarer, sentir ses propres repères spatio-temporels disparaître. Perte des sens, perte du sens. L’étendue, le sol, traces et signes soudain font défaut mais quand, de surcroît, le ciel s’en mêle, brouillant la vue, avec la neige et le brouillard… »

Martin de la Soudière, Poétique du village, Stock, 2010, p 85-86