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A l’orée d’un champ

Je n’ai même plus besoin d’y penser, je me surprends désormais à tourner la tête sans même être conscient que j’amorce la grande descente près de laquelle elle repose. Elle gît ici depuis près de deux ans, je crois, à l’orée d’un champ toujours cultivé. On pourrait même, de loin, penser qu’elle va reprendre du service. Mais il y a des indices : les trainées noires sur la toiture, la couleur délavée de la carrosserie (dont les inscriptions ont fini par tomber). Au pied de l’engin, les genêts viennent discrètement se tapir entre les grilles. Le végétal sait qu’il ne risque désormais plus rien.

La baraque

Les chats sommeillant au pied de carcasses ont cette fois-ci quitté les lieux. Les portières commencent à tomber. Personne n’est visiblement revenu dans la maison aujourd’hui ceinturée de ronces. S’agit-il du temps qui fait là seul son œuvre ? Du temps qui fait plier les planchers, entrouvre les portes des armoires bancales, éparpille papiers et vêtements au sol ?

Il y a toujours cette présence, la présence des gens absents. Ce n’est pas du vide, non. Le vide, c’est le néant. Mais ce vide là, dans cette maison oubliée, dans cet alignement de véhicules, est un vide plein, saturé même. Je ne suis pas seul, je ne suis jamais seul dans les maisons en ruine.

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« Je pense chaque jour à la mort voisine. Ce n’est pas une pensée du futur, c’est une pensée du présent. C’est la pensée la moins morbide qui soit. Cette proximité de vivre avec l’ombre portée de mourir, je peux la résumer en un mot : rire. La vie me bouleverse comme un papier de soie si fin qu’un regard trop pesant suffirait à la déchirer. La vie me comble d’être aussi parfaitement menacée. Le déchirement me donne joie et rire »

Christian Bobin, L’épuisement, le temps qu’il fait, p 80