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Spectacle de l’aube

Gorges du Chavanon, février 2005 – Atmosphère silencieuse à bord de l’autorail. Les grandes vitres se transforment en écran de cinéma. Il n’y a plus qu’à se laisser bercer par le spectacle de l’aube. Je regarde inlassablement, aimanté, la lente séquence qui se joue sous mes yeux, pour moi seul. Je partage l’intimité de la rivière qui prend parfois des allures de rapide. Je navigue quelque part entre l’Amazonie et les Rocheuses. Le paysage me glisse dans un état de rêverie d’où il devient difficile, pénible, de s’extraire. Les grandes villes sont soudain si lointaines ; j’ai quitté ce monde et je sais qu’il me sera difficile de reprendre pied dans la plaine.

« Je n’ai jamais, au grand jamais, croisé aucun Dieu sur ma route. Par contre, j’ai une passion effrénée pour les Maisons de Dieu, bâties dans mon pays. C’est incroyable le nombre de fois où je m’y réfugie. Un Saint y perdrait la tête. J’y pénètre pour la fraîcheur, la solitude qu’elles me procurent et elles sont belles, taillées dans le granit (…) »

Joël Vernet, Au bord du monde, Ed. du Laquet, 2001, pp 93-94

Le statut du réel

Je pense chaque fois à Pierre Bergounioux en captant ces scènes des hauteurs corréziennes. Ici plus qu’ailleurs « le grand passé » rôde dans les forêts de douglas, aux abords des gares et des maisons de granite. J’aime (j’ai besoin de) l’idée que subsiste au cœur de nos vies un « quatrième temps », que demeure une géographie où le présent n’a jamais gagné la partie, où le décor prend des allures de science fiction. Le fantastique est là. Non pas un pittoresque pour amuser la galerie, ou pour nourrir une quelconque nostalgie. Mais un fantastique qui interroge le statut même du réel.

Pierre Bergounioux

« On a buté sur des pentes, cherché le passage dans des encaissements, franchi des ponts sur l’eau coureuse, passé dans l’ombre, croisé des hêtres, deviné, de quelques crête, avant de retomber, l’épais sourcil des sapins sur l’horizon. Puis la route sinueuse, penchée, s’est redressée. C’est la même heure et la même saison. Et pourtant, les dispositions riantes nées, l’instant d’avant, des blanches esplanades, des verges ployants, des moissons, ont pris un caractère inconvenant. Tout dément l’heure gaie à laquelle on s’abandonnait »

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, 2001, pp 67-68

« On a dépassé depuis longtemps les derniers hameaux, quelques maisons aux toits d’ardoise enfouies dans les sapinières puis les derniers sapins. On s’avance à travers la bruyère et l’ajonc. Il ne s’est jamais rien passé ici. Rien ne se passera jamais. Le ciel est d’un bleu cru, acide. On peut caresser le rude pelage de la planète, son échine de granit. Nul bruit ne trouble le silence. On comprend. C’est dans l’air qu’on respire, la lumière vive, lustrale dont on est baigné. On sait et cela, de surcroît va de soi. Nous avons un court instant à passer. Nous sommes ce fugitif émoi en présence des choses »

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, pp 46-47