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La chambre vide

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Combien de gens ont dormi ici, entre le chant du torrent et le route qui mène au col ? Combien de jours faudra-t-il pour que le temps parvienne à sa fin ? Combien de nuits de neige avant que le manteau blanc ne recouvre le plancher de la chambre vide ?

Un jour, la pelleteuse viendra. J’évite désormais de regarder la silhouette de l’édifice mourant dans l’indifférence de l’agitation. De peur que la vie ne s’effondre.

La maison m’attend

17 août, 19h – Encore une fois, la vallée d’Aure a pris l’allure d’un couloir à camions d’où je suis rentré exténué. Il a fallu prendre part au flot incessant de véhicules, rester patient dans ce trafic où se perçoit (et se signale parfois) l’exaspération des chauffeurs. J’ai dû renoncer à mon rythme, rester concentré dans les traversées de bourgs et sur les tronçons aux limitations de vitesse changeantes. Et puis j’ai enfin pris le rond-point : direction l’île des Baronnies

D’un mètre à l’autre, le monde a changé radicalement ; je suis entré dans le royaume, au col de la Coupe. Un vieux 4×4 a fait irruption pour se trainer à 30 km/h jusqu’à Esparros, sans agressivité, presque gêné. La même scène s’était jouée ce matin lorsqu’un pépé regardant tranquillement ses champs me découvrait soudain dans le rétroviseur de sa fourgonnette.

Désormais, je ne croise et ne suis plus personne. Je me livre au paysage. Au sud, l’immense masse forestière délimite l’horizon et m’offre sa protection. La maison m’attend.

Capvern-les-bains

La longue rue n’en finit pas de dévaler et de s’enfoncer dans une topographie en creux, alignant par dizaines ses façades d’immeubles trop modernes pour dégager un quelconque effet de grâce et de nostalgie « fin XIXème ». Villas modestes, commerces et hôtels vides, barres d’immeubles des années 60 repeintes en vert franc s’attachent à saper toute idée de gaieté, de passé glorieux ou d’avenir. Quelques dizaines de curistes trouvent encore la force de séjourner dans ce paysage triste et vide jusqu’au cœur de l’été. De ci de là, un papillon peint sur un mur, un chat derrière une fenêtre, une citation apposée sur une vitrine, un pot de fleur émergeant entre deux rideaux résonnent comme des signes d’une vie qui renonce à se retirer tout à fait.

« Sur la petite route qui grimpe les pentes du massif montagnard, les courbes qui se suivent, les variations de la lumière à travers les frondaisons, celles successives de l’odeur des sous-bois, la flagrance résinée des aiguilles de pin dans la chaleur montante ne sont que peu dicibles en mots. Le monde connu, en cette itinérance, ciel, montagnes, vallées, est une expérience du corps propre, lequel inclut sa monture mécanique. Ce que l’on attendait des lumières de la philosophie en vain, s’obtient tacitement dans le monde qui s’éprouve. La lumière de la pensée n’éclaire rien, ou si peu, quand il s’agit de vivre »

Antoine Marcel, Ma vie dans les monts, Arléa, 2018, pp 27-28
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« Je marche loin, jusqu’au torrent émeraude / en fredonnant des chansons / assis, je regarde les nuages blancs surgir / des cimes déchiquetées / pitoyable celui qui recherche renom et richesse / dans ce monde flottant/ toute sa vie gaspillée à courir dans le vent / et la poussière »

Ryôkan (XVIIIème siècle), dans Hervé Collet et Cheng Wing Fu,  « Ryôkan, moine errant et poète », Albin Michel, 2012, p 65

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« Le temps qui passe ne retient rien, absence pure, délivrance de l’effort d’être soi. L’individu abolit la durée, certes de manière provisoire, mais il est hors de son histoire personnelle, et le monde autour de lui cesse de lui demander des comptes, il arrête le temps en lui tournant le dos et fige ainsi les évènements, il n’est plus atteint par eux. Il n’est plus en position de spectateur, il les ignore »

David La Breton, Disparaître de soi, une tentation contemporaine, Métailié, 2015, p 134

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« Parfois, j’ai l’impression qu’on vous demande de vous excuser. De quoi ? D’être seul. De vivre une vie qui n’est pas complètement ordinaire, ou qui peut apparaître comme un luxe. Qui l’est d’ailleurs, et là je ne parle pas d’argent… Ce n’est pas lié à cela. Ce luxe est simplement lié à une surabondance de temps, lié à une grâce de pouvoir exprimer ce qu’on ressent. En fait, ce sont des choses aussi pauvres que cela qui sont de vraies richesses et dont beaucoup de gens sont privés pour de nombreuses raisons. Des raisons historiques, des raisons économiques, des raisons sociales »

Christian Bobin, dans La grâce de la Solitude (dir. Marie de Solemne), Albin Michel, pp 33-34

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« Il n’est pas possible […] de séparer la topographie et le sentiment dont elle serait le théâtre : le lieu est précisément leur unité, il est l’entité constituée, dans le cours d’une existence, par l’endroit et l’émotion. Ce qu’on appelle lieu n’est pas autre chose que le-lieu-d’une-vie, le lieu vécu. Une approche du lieu qui serait seulement géométrique ou topographique serait insuffisante, et elle laisserait échapper son objet »

Jean-Marc Besse, Habiter un monde à mon image, Flammarion, 2013, p 195
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« Ainsi, sans que je l’eusse voulu ni cherché, c’était bien une patrie que je retrouvais par moments, et peut-être la plus légitime : un lieu qui m’ouvrait la magique profondeur du Temps. Et si j’avais pensé le mot « paradis », c’était aussi, probablement, parce que je respirais mieux sous ce ciel, comme quelqu’un qui retrouve la terre natale. Quand on quitte la périphérie pour se rapprocher du centre, on se sent plus calme, plus assuré, moins inquiet de disparaître, ou de vivre en vain »

Philippe Jaccottet, Paysages avec figures absentes (1970), Gallimard, coll. Habiter le monde poétiquement, 2019, pp 30-31

Lac d’Ourrec

Après le plateau d’Herraou, le chemin s’est soudain élevé pour gagner la forêt. Encore carrossable un instant, il s’est vite transformé en sente tournoyant autour des racines de hêtres, franchissant quelques filets d’eau, se faufilant jusqu’à disparaître dans les tapis de rhododendrons. Et puis une porte invisible s’est ouverte en haut de la cascade du jeune Adour. L’horizon jusqu’alors étroit et bruyant a laissé place au silence du plateau glaciaire à peine troublé par le murmure du ruisseau serpentant dans les pelouses. Le lac d’Ourrec apparait soudain derrière le monticule.

Ici, les siècles ont passé et pourtant rien n’a changé. Le temps n’est scandé que par le bal de nuages, que par les déplacements saccadés d’un troupeau de brebis. Juste des champs de pierres, juste les mêmes lumières, aux mêmes saisons, familières, amies, rassurantes.