« Je m’y suis vu parfois, habitant une cabane à l’orée d’un bois, vivant comme un ermite, de cueillette ou de jardinage. J’ai connu là-bas de tels personnages, reclus, n’échangeant avec personne. Ils forçaient en moi une sorte d’admiration. M’auraient manqué les livres, les rencontres, les voyages au long cours d’où l’on revient transformé »

Joël Vernet, Au bord du monde, Ed. du Laquet, 2001, pp 100-101

« Je n’ai jamais, au grand jamais, croisé aucun Dieu sur ma route. Par contre, j’ai une passion effrénée pour les Maisons de Dieu, bâties dans mon pays. C’est incroyable le nombre de fois où je m’y réfugie. Un Saint y perdrait la tête. J’y pénètre pour la fraîcheur, la solitude qu’elles me procurent et elles sont belles, taillées dans le granit (…) »

Joël Vernet, Au bord du monde, Ed. du Laquet, 2001, pp 93-94

Premier train

Gorges du Chavanon, février 2005Premier train du matin. Le convoi glisse comme par magie sur la plateforme effacée. Les barrières de passage au niveau s’abaissent sur des chemins d’où rien ne semble pouvoir venir. Les hommes du chemin de fer dégagent les premiers aiguillages en gare de Laqueuille. C’est un monde à demi-réel, fugace et fragile. Les rêves s’arrêtent toujours trop vite. Les ronces et pousses de sapins ont depuis remplacé l’image du paradis blanc.

Jouhet

Fin août. La température avoisine encore 30 degrés. La lumière se fait plus douce mais la nature semble à bout de souffle, fragilisée par des semaines de fortes chaleurs. La grande rivière n’est plus qu’une fine nappe d’eau souffrante où s’agrippent encore algues et nénuphars. Dans l’église, la pierre blanche ne parvient plus à retenir la fraicheur. Tout est si calme. Un couple de randonneurs s’intéresse à un panneau informatif mentionnant une manifestation culturelle originale dans une ferme voisine. Deux jeunes amoureux – ils n’ont pas 18 ans – surgissent du village et partent se cacher sous le mur de soutènement de l’église. Ils se perchent sur la table ombragée, à l’abri des regards.

Le statut du réel

Je pense chaque fois à Pierre Bergounioux en captant ces scènes des hauteurs corréziennes. Ici plus qu’ailleurs « le grand passé » rôde dans les forêts de douglas, aux abords des gares et des maisons de granite. J’aime (j’ai besoin de) l’idée que subsiste au cœur de nos vies un « quatrième temps », que demeure une géographie où le présent n’a jamais gagné la partie, où le décor prend des allures de science fiction. Le fantastique est là. Non pas un pittoresque pour amuser la galerie, ou pour nourrir une quelconque nostalgie. Mais un fantastique qui interroge le statut même du réel.

Roulent-elles encore ?

Je ne les compte plus, je ne les cherche pas. Elles m’attendent dans un virage, près d’un hameau. Roulent-elles encore ou sont-elles définitivement « à quai » ? Leur « statut » n’est pas forcément évident et j’aime à chercher des signes qui diraient leur histoire, qui témoigneraient d’un usage, d’un évènement, d’un changement, d’un départ, d’un potentiel retour.

Réalité sensible

On peut prétendre ausculter la réalité d’un territoire à partir d’un bureau, en croisant des données statistiques. Je préfère arpenter les routes du pays massatois où une réalité plus sensible et plus palpable se dessine. Des véhicules sommeillent dans les bas-côtés, à l’entrée de chemins plus ou moins oubliés, derrière des rideaux d’arbres. Des carcasses abandonnées, disent tant de ce monde, de qui l’habite et l’a habité.