Catégorie : [Série] Lignes de faille

Lignes de faille [note d’intention]

Un regard sur le chemin de fer dans le massif central (2005-2018)

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La fin était là, je la voyais et l’éprouvais au fil des voyages et des années. Il me fallait l’enregistrer pour témoigner, pour tenter de retenir ce monde qui s’altérait sous mes yeux. Chaque service d’été ou d’hiver amenait son lot de déconvenues, confirmait le scénario, quels que soient les gouvernements en place. Le processus de fissuration était à l’œuvre, quelque part sur un axe Montluçon – Millau. Une ligne de faille se formait en silence. Et puis tout a lâché, presque d’un seul coup, en deux décennies. Il a suffi d’une première rupture pour que l’édifice s’écroule. Comme ces granges qui résistent aux intempéries jusqu’à ce qu’une brèche sur le toit n’emporte avec elle l’ensemble de la charpente. Les points de suture du réseau ont sauté, le corps ferroviaire du massif central s’est effondré.

Quelques lignes ont résisté un temps. De rares trains continuaient de circuler dans un décor de gares oubliées offrant des scènes tout droit sorties des grandes heures du chemin de fer. Il suffisait d’un croisement au petit matin, d’une correspondance un vendredi soir, d’un cadrage photographique un peu serré pour jouer avec l’illusion du temps. Mais, souvent, c’était déjà trop tard. La friche était là, je rendais visite à des agonisants.

Cette série photographique revisite l’époque 2005 – 2018 à partir d’un fonds personnel. Elle évoque cette faille, cette fracture territoriale dont on sait ce qu’elle a donné (et donnera encore) en terme de vote politique. C’est l’histoire de paysages, de bâtiments, de mémoires, de territoires de confins (et des gens qui les habitent) déniés, mutilés, méprisés. Dans ces images, la poésie de l’abandon entend côtoyer la tristesse la plus profonde. Eloge du suranné, ode au voyage immobile et aux plantes vagabondes, cri de révolte contre l’intolérable. Chacun jugera et recevra ces scènes ferroviaires au travers de sa propre sensibilité.

Rappel des principales fermetures (définitives ou « provisoires ») de lignes au trafic voyageurs

1991 : Bort-les-Orgues – Neussargues
1994 : Bort-les-Orgues – Miécaze
2008 : Montluçon – Volvic
2009 : Montluçon – Eygurande
2014 : Ussel – Laqueuille
2016 : Volvic – Le Mont-Dore / Thiers – Boën
2017 : Aurillac – Brive / Guéret – Felletin
2018 : Saint-Junien – Angoulême / Saint-Yrieix – Objat / Rodez – Séverac
[Toujours en danger] : Neussargues – Milau / Tulle – Ussel / Eymoutiers – Ussel / Marvejols – Mende

Roumazières-Loubert

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La cour ressemble à un décor des années 1970, mais un décor dont on aurait retiré les acteurs. Le parking est vide, si ce n’est une voiture occupée par deux jeunes qui s’embrassent à l’abri des regards. La gare, espace autrefois animé et traversé par des flux, n’est plus qu’un recoin où l’on vient se cacher et braver des interdits.

Côté rail, l’important faisceau apparaît sous un amoncellement d’herbes et d’arbustes. La première voie révèle le scénario qui s’est joué ici comme (souvent) ailleurs. La gare de Roumazières-Loubert a d’abord perdu son statut de bifurcation puis son trafic fret. Le train régional Limoges – Angoulême a continué de desservir ce point d’arrêt devenu lieu fantôme, jusqu’à l’ultime sentence. C’était en 2018.

L’espace ferroviaire est alors entré dans la phase de tous les dangers. Le temps suspendu, celui où le décor parait partiellement figé dans une autre époque, ne va pas durer. Les casseurs de tous ordres viendront tôt ou tard. Il reste en attendant quelques fragments, quelques scènes qui donneraient presque l’illusion (que tout est comme avant). Comme cette salle d’attente où les plantes vertes et les banquettes en moleskine s’apprêtent à recevoir leurs voyageurs. Mais des signes déjà nombreux trahissent ce qui se joue vraiment. Les plantes, faute d’être arrosées, commencent à mourir.