Archives pour la catégorie PAYSAGES FERROVIAIRES

Au delà de la question du train qui passe, demeurent enfouies dans le paysage des traces et atmosphères propices à d’autres formes de voyage…

Passage obscur

Là-bas, au fond d’un bois qui domine la Gartempe, je savais que gisait l’entrée d’un viaduc oublié depuis ¾ de siècle, 72 ans précisément. L’idée de retrouver ce chemin perdu me fascinait : je rêvais d’un passage obscur, d’une porte vers l’au-delà.

En contournant la chapelle tapie derrière un pré d’orties, j’ai compris que j’empruntais cette fois-ci la bonne voie : le chemin large épousait doucement les courbes du vallon, des pierres de ballast apparaissaient si nombreuses que je pouvais imaginer une dépose toute récente. Après la première tranchée, le mur de béton surgit soudain, obstruant l’accès à l’ouvrage d’art, signalant la fin d’une histoire, et l’hypothèse d’un monde caché.

J’avais trouvé un royaume, un royaume de pacotille certes, mais dont l’imaginaire suffisait à me faire vivre des minutes exaltantes. J’avais atteint ce que les autres ne voyaient plus : un espace du temps perdu où je pouvais m’enivrer des confins du réel. Il suffisait de presque rien pour entendre le tramway électrique ralentissant à l’approche du franchissement, pour sentir le frôlement des piétons et cyclistes s’élançant vers Chateauponsac. J’avais relié 2021 et 1949 ; j’entrais dans le quatrième temps.

Elle et moi

Ce qui se tisse entre cette gare et moi m’appartient, et je me moque bien de leur projet de réouverture. Ils pourront bien refaire passer des trains s’ils le veulent. Je les laisse à leurs ambitions politiques ou économiques, à leurs combats et jugements partisans, à leurs visions grandiloquentes. Je respecte, mais ce n’est pas là mon sujet. Mon sujet, c’est cette gare qui m’offre à chaque visite un moment de pur dialogue. Nous sommes amis, elle et moi. Les images que j’en rapporte parlent de notre énième rencontre, du lien qui nous unit. Le « paysage » dit avant toute chose ce que je vois et ce qui m’affecte ; il révèle ma relation au monde.

Je repère vite à mon arrivée les dernières plaies : des branches arrachées par un coup de vent, des installations électriques supprimées, l’épave de 4L emportée. Une porte fracturée ouvre sur la salle d’attente où d’ultimes tapisseries se décollent, là-bas, dans un rai de lumière. Est-ce la dernière neige qui a fini par transpercer la toiture de la petite lampisterie ? Est-ce la main de l’homme ou des saisons qui arrache les câbles des boitiers électriques ?

Cette année, la frontière espagnole n’est pas ouverte ; j’éviterai le spectacle pitoyable du nouveau Canfranc estacion. Il faut savoir s’arrêter pour continuer de rêver.

D’Aixe-sur-Vienne à Pagnac

Au passage à niveau d’Aixe-sur-Vienne, il faut repérer la petite route qui s’enfile sur la rive droite, et puis se laisser guider par le rail qui emprunte la vallée. On quitte soudain le flot des véhicules de la RN 21 pour entrer dans l’un des nombreux royaumes du Limousin, un repli frais et boisé où sommeille l’intime, le bucolique, le temps perdu. On y retrouve alors le goût infini de la flânerie, la joie d’être au monde.

La gare de Verneuil-sur-Vienne est encore habitée par un homme qui m’interpelle gentiment et entame la discussion en me voyant déambuler sur le quai de la gare où les trains ne marquent plus l’arrêt. « C’est dommage, oui, me dit-il, que les trains ne s’arrêtent plus. Il y a pourtant 5 autorails qui circulent dans chaque sens jusqu’à Saint-Junien ». Il y a aussi plusieurs trains de marchandises liés à l’activité de la carrière de Pagnac. Quelques kilomètres plus loin, le site industriel apparaît tel un petit miracle ferroviaire avec son embranchement digne d’un décor de modélisme…

Parsac-Gouzon

C’est un décor « fin de siècle », tout droit sorti des années 1980 – 1990. Le « chef de gare » pourrait retourner dans son bureau, refleurir les parterres, accueillir les voyageurs revenus dans la cour. La scène serait facile à jouer, prête pour un film. Il y a la vieille enseigne « SNCF », il y a les arbustes, le poste mécanique pour actionner les aiguillages, il y a l’abri « moderne », l’ancien potager longeant le premier quai, la maison du passage à niveau avec son puits, il y a l’hôtel-restaurant de la gare, l’emprise industrielle et ses silos. La vie pourrait reprendre, si nous n’avions pas changé de monde.