Archives pour la catégorie NOUVELLE FRONTIERE

Seuils et passages… Entre France et Espagne

Elle et moi

Ce qui se tisse entre cette gare et moi m’appartient, et je me moque bien de leur projet de réouverture. Ils pourront bien refaire passer des trains s’ils le veulent. Je les laisse à leurs ambitions politiques ou économiques, à leurs combats et jugements partisans, à leurs visions grandiloquentes. Je respecte, mais ce n’est pas là mon sujet. Mon sujet, c’est cette gare qui m’offre à chaque visite un moment de pur dialogue. Nous sommes amis, elle et moi. Les images que j’en rapporte parlent de notre énième rencontre, du lien qui nous unit. Le « paysage » dit avant toute chose ce que je vois et ce qui m’affecte ; il révèle ma relation au monde.

Je repère vite à mon arrivée les dernières plaies : des branches arrachées par un coup de vent, des installations électriques supprimées, l’épave de 4L emportée. Une porte fracturée ouvre sur la salle d’attente où d’ultimes tapisseries se décollent, là-bas, dans un rai de lumière. Est-ce la dernière neige qui a fini par transpercer la toiture de la petite lampisterie ? Est-ce la main de l’homme ou des saisons qui arrache les câbles des boitiers électriques ?

Cette année, la frontière espagnole n’est pas ouverte ; j’éviterai le spectacle pitoyable du nouveau Canfranc estacion. Il faut savoir s’arrêter pour continuer de rêver.

[Exposition] « Paysages de mémoire », au centre du patrimoine arménien

Retrouvez 12 de mes photographies au sein de l’exposition collective « Paysages de mémoire » qui se tiendra au Centre du Patrimoine Arménien (le-cpa.com) jusqu’au 6 juin 2021

CommissariatLuba Jurgenson et Philippe Mesnard

[Extrait de présentation] « Cette exposition sonde les espaces naturels qui nous entourent et fait émerger les histoires douloureuses qui les habitent, à partir des traces plus ou moins visibles qui s’y sont disséminées au fil du temps… Les paysages sont dépositaires d’une mémoire. Celle des regards qui s’y sont posés, des pas qui les ont foulés, des gestes de ceux qui les ont façonnés. Celle des événements tragiques qui s’y sont déroulés… Témoin impassible, le paysage n’en garde pas moins les stigmates des violences qu’il abrite. Proposant un dialogue entre le travail de différents photographes, cette exposition explore les labyrinthes, les failles, les « non-dits » du paysage. Elle fait émerger leurs blessures, leur mémoire, telle qu’elle s’est déposée dans les forêts, les fleuves, les pierres, la mer, ou les murs et les pavés des villes »

Artistes et chercheurs invités : Philippe Mesnard, Joséphine Billey, Paule Pointereau, Lucie Poirier, Maryvonne Arnaud, Anaïs Boudot, Marc Sagnol, Johanna Quillet, Pascaline Marre, Pascal Desmichel, Romulus Balazs, Jean-Marc Cerino, Tomasz Kizny, Sergueï Lebedev, Edith Bories, Fabian Heffermehl, Carlo Saletti, Gabriel Raichman, Sergueï Kovaliov, Juan Pablo Sánchez Noli, Patrick Bard, Galia Ackerman, Cécile Massart

En attendant la réouverture des espaces, le CPA propose une immersion dans l’exposition à travers des textes, des vidéos et des podcasts, des auteurs et des chercheurs ont prêté leur voix et leur plume pour vous faire partager une sélection d’œuvres. Le romancier Ahmed Kalouaz a glissé ses mots sur une vingtaine d’entre elles dans le cadre d’une résidence d’écriture. Philippe Mesnard, co-commissaire de l’exposition, s’est livré à une déambulation filmée dans les espaces d’exposition. Des fichiers audios vous guideront dans l’analyse et la compréhension de certaines œuvres.

>>> Paysages de mémoire :: Le Cpa – Valence Romans Agglo (le-cpa.com)

pyrénées seul 852

« Désormais j’entre dans les gares
par effraction, par l’arrière,
du côté des grelots des passages à niveau,
du côté des friches rebelles,
des voies déposées,
des wagons à l’abandon,
sombrant dans les herbes folles
et les souvenirs qui s’éteignent
« 

Michel Baglin, Un présent qui s’absente, éditions Bruno Doucey, 2013, p 43

Les Forges d’Abel

Les Forges d'Abel, Béarn, Vallée d'Aspe, Pyrénées

Le site des Forges d’Abel a failli devenir un « haut-lieu » ; c’était du temps où les ingénieurs du chemin de fer envisageaient d’établir la grande gare internationale du transpyrénéen occidental de ce côté du Somport avant qu’on ne lui préfère l’emplacement de Los Aranones, à l’autre bout du tunnel de faîte.

La gare est finalement demeurée l’ultime point d’arrêt français, là où les convois s’engouffrent dans le long boyau de 8 kilomètres avant de débouler dans la lumière d’Espagne. Le site des Forges d’Abel est en quelque sorte le royaume des ombres, la face nord, obscure, le versant yin de la frontière, laissant les rayons du soleil et les heures de gloire à la monumentale (la très yang) station de Canfranc.

Le nom des Forges d’Abel est resté associé à une catastrophe, celle d’un matin d’hiver 1970, lorsqu’une panne de la sous-station électrique fut à l’origine d’un accident ferroviaire. Le pont encagé de l’Estanguet, dans lequel le train de marchandises acheva  sa course folle, n’a jamais été reconstruit.

Vingt ans plus tard, l’agitation est revenue aux abords de la gare, mais le chantier qui prenait forme était dédié au tunnel… routier. Une fois le bal des tractopelles terminé, la plateforme à nouveau délaissée s’est transformée en no man’s land, en terrain vague. La gare est devenue délieu : un lieu sorti des mémoires, un « lieu zombie », désaffecté au sens d’un manque d’affect porté à son égard. Le contraire en somme d’un lieu « patrimonialisé » qui pourrait se définir comme une parcelle sur laquelle on a projeté une valeur affective et symbolique.

Les Forges d’Abel ne sont (plus) rien. Qu’un amoncellement de carcasses de pierres et de béton dont les toitures s’effondrent, qu’une plateforme aux quais éventrés aujourd’hui dédiée à l’entreposage de gravats, qu’un champ de mauvaises herbes d’où émergent encore quelques vestiges de rails et d’appareils de voies. Les Forges d’Abel sont devenues une injure des hommes faite à l’histoire et à la géographie.

« C’est le moment de dire une banalité essentielle : la marge n’est pas le lieu qui serait naturellement inscrit dans l’espace, la marge est la conséquence d’une relation avec un lieu ou qui s’inscrit dans un lieu. Il n’y a pas un lieu marginal défini une fois pour toutes, mais il y a des lieux susceptibles de devenir marginaux à l’occasion d’une relation »

Claude Raffestin, Géographie buissonnière, 2016, Héros-Limite géographie(s), p 117