Archives pour la catégorie NOUVELLE FRONTIERE

Seuils et passages… Entre France et Espagne

pyrénées seul 852

« Désormais j’entre dans les gares
par effraction, par l’arrière,
du côté des grelots des passages à niveau,
du côté des friches rebelles,
des voies déposées,
des wagons à l’abandon,
sombrant dans les herbes folles
et les souvenirs qui s’éteignent
« 

Michel Baglin, Un présent qui s’absente, éditions Bruno Doucey, 2013, p 43

Les Forges d’Abel

Les Forges d'Abel, Béarn, Vallée d'Aspe, Pyrénées

Le site des Forges d’Abel a failli devenir un « haut-lieu » ; c’était du temps où les ingénieurs du chemin de fer envisageaient d’établir la grande gare internationale du transpyrénéen occidental de ce côté du Somport avant qu’on ne lui préfère l’emplacement de Los Aranones, à l’autre bout du tunnel de faîte.

La gare est finalement demeurée l’ultime point d’arrêt français, là où les convois s’engouffrent dans le long boyau de 8 kilomètres avant de débouler dans la lumière d’Espagne. Le site des Forges d’Abel est en quelque sorte le royaume des ombres, la face nord, obscure, le versant yin de la frontière, laissant les rayons du soleil et les heures de gloire à la monumentale (la très yang) station de Canfranc.

Le nom des Forges d’Abel est resté associé à une catastrophe, celle d’un matin d’hiver 1970, lorsqu’une panne de la sous-station électrique fut à l’origine d’un accident ferroviaire. Le pont encagé de l’Estanguet, dans lequel le train de marchandises acheva  sa course folle, n’a jamais été reconstruit.

Vingt ans plus tard, l’agitation est revenue aux abords de la gare, mais le chantier qui prenait forme était dédié au tunnel… routier. Une fois le bal des tractopelles terminé, la plateforme à nouveau délaissée s’est transformée en no man’s land, en terrain vague. La gare est devenue délieu : un lieu sorti des mémoires, un « lieu zombie », désaffecté au sens d’un manque d’affect porté à son égard. Le contraire en somme d’un lieu « patrimonialisé » qui pourrait se définir comme une parcelle sur laquelle on a projeté une valeur affective et symbolique.

Les Forges d’Abel ne sont (plus) rien. Qu’un amoncellement de carcasses de pierres et de béton dont les toitures s’effondrent, qu’une plateforme aux quais éventrés aujourd’hui dédiée à l’entreposage de gravats, qu’un champ de mauvaises herbes d’où émergent encore quelques vestiges de rails et d’appareils de voies. Les Forges d’Abel sont devenues une injure des hommes faite à l’histoire et à la géographie.

« C’est le moment de dire une banalité essentielle : la marge n’est pas le lieu qui serait naturellement inscrit dans l’espace, la marge est la conséquence d’une relation avec un lieu ou qui s’inscrit dans un lieu. Il n’y a pas un lieu marginal défini une fois pour toutes, mais il y a des lieux susceptibles de devenir marginaux à l’occasion d’une relation »

Claude Raffestin, Géographie buissonnière, 2016, Héros-Limite géographie(s), p 117

Il faut passer les Pyrénées

Olivier Chaumelle a réalisé un somptueux reportage sonore pour l’émission « Une histoire particulière » (diffusée sur France Culture en deux parties chaque samedi et dimanche, de 13h30 à 14h). J’y interviens à plusieurs reprises parmi d’autres témoignages (*) et documents d’archives qui restituent l’histoire fascinante et mythique de la gare internationale de Canfranc
>>> La première partie s’attache à remettre en contexte le site et la ligne dans lequel il s’inscrit : l’épisode s’intitule « Il faut passer les Pyrénées »
>>> La seconde développe une réflexion sur l’avenir du site et les enjeux de préservation ce patrimoine monumental hors du commun : dans « Que faire de cette gare et de la ligne qui ne la dessert pas »
(!) Découvrez aussi la chronique parue sur le site de Térérama

(*)

  • Maryse Bona, guide-conférencière
  • Alain Cazenave-Piarrot, géographe, président du CRELOC
  • Jonathan Dias, ancien cheminot, explorateur de la gare de Canfranc
  • Victor Lopez, ancien maire de Canfranc
  • Jaime Ortiz, de la gare de Canfranc
  • Régine Péhau-Gerbet, historienne

Il est aussi fructueux de penser aux limites que d’errer au limes : chaque coin nouveau du savoir surgit de lentilles sur les franges qu’il a laissées dans le flou. Sciences dures ou sciences molles ; c’est dans leurs entre-deux que la connaissance progresse, c’est dans ces banlieues à risques, jointures d’autant plus juteuses que mal famées

Régis Debray, Éloge des frontières, Folio, 2013, pp 62-63