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Ou la quête d’un abri à l’orée du monde…

La maison m’attend

17 août, 19h – Encore une fois, la vallée d’Aure a pris l’allure d’un couloir à camions d’où je suis rentré exténué. Il a fallu prendre part au flot incessant de véhicules, rester patient dans ce trafic où se perçoit (et se signale parfois) l’exaspération des chauffeurs. J’ai dû renoncer à mon rythme, rester concentré dans les traversées de bourgs et sur les tronçons aux limitations de vitesse changeantes. Et puis j’ai enfin pris le rond-point : direction l’île des Baronnies

D’un mètre à l’autre, le monde a changé radicalement ; je suis entré dans le royaume, au col de la Coupe. Un vieux 4×4 a fait irruption pour se trainer à 30 km/h jusqu’à Esparros, sans agressivité, presque gêné. La même scène s’était jouée ce matin lorsqu’un pépé regardant tranquillement ses champs me découvrait soudain dans le rétroviseur de sa fourgonnette.

Désormais, je ne croise et ne suis plus personne. Je me livre au paysage. Au sud, l’immense masse forestière délimite l’horizon et m’offre sa protection. La maison m’attend.

« Je m’y suis vu parfois, habitant une cabane à l’orée d’un bois, vivant comme un ermite, de cueillette ou de jardinage. J’ai connu là-bas de tels personnages, reclus, n’échangeant avec personne. Ils forçaient en moi une sorte d’admiration. M’auraient manqué les livres, les rencontres, les voyages au long cours d’où l’on revient transformé »

Joël Vernet, Au bord du monde, Ed. du Laquet, 2001, pp 100-101
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« Parfois, j’ai l’impression qu’on vous demande de vous excuser. De quoi ? D’être seul. De vivre une vie qui n’est pas complètement ordinaire, ou qui peut apparaître comme un luxe. Qui l’est d’ailleurs, et là je ne parle pas d’argent… Ce n’est pas lié à cela. Ce luxe est simplement lié à une surabondance de temps, lié à une grâce de pouvoir exprimer ce qu’on ressent. En fait, ce sont des choses aussi pauvres que cela qui sont de vraies richesses et dont beaucoup de gens sont privés pour de nombreuses raisons. Des raisons historiques, des raisons économiques, des raisons sociales »

Christian Bobin, dans La grâce de la Solitude (dir. Marie de Solemne), Albin Michel, pp 33-34

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« La géographie est au sens premier du terme une écriture de la terre, on ne saurait mieux dire […] Il s’agirait de restituer un monde, de le donner à voir, mais aussi à entendre, écouter, deviner, humer, flairer, sentir, goûter, toucher, embrasser, à pleins bras, de toute sa peau, page à page, pas à pas, comme on marche, et ma place serait là, enfoncée dans le pays et dans la rumination lente du verbe »

Marie-Hélène Lafon, Traversée, Créaphis, 2013, p 35