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La Gartempe… entre Marches limousines et Poitou.

Jouhet

Fin août. La température avoisine encore 30 degrés. La lumière se fait plus douce mais la nature semble à bout de souffle, fragilisée par des semaines de fortes chaleurs. La grande rivière n’est plus qu’une fine nappe d’eau souffrante où s’agrippent encore algues et nénuphars. Dans l’église, la pierre blanche ne parvient plus à retenir la fraicheur. Tout est si calme. Un couple de randonneurs s’intéresse à un panneau informatif mentionnant une manifestation culturelle originale dans une ferme voisine. Deux jeunes amoureux – ils n’ont pas 18 ans – surgissent du village et partent se cacher sous le mur de soutènement de l’église. Ils se perchent sur la table ombragée, à l’abri des regards.

Une recherche de l’endotique

« Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endotique »
Georges Pérec, L’infra-ordinaire, Seuil, 1989, p 11-12
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Ses rives ont fini par susciter en moi une forme d’addiction ; une addiction à la douceur de l’ordinaire. Loin des tapages du temps, coule une rivière aux milles nuances, à l’abri du soleil brûlant et des lumières violentes, à l’abri des « évènements » dont on voudrait nous faire croire qu’ils sont nos vies. Mais que se passe-t-il là où il ne se passe rien, dans ces territoires de confins, entre Limousin, Berry et Poitou, dans ces campagnes « ordinaires », dans ces marches, ces pays de seuils et de rebords que les experts ont qualifié de « marges » ?

Fréquenter la Gartempe, longer ses rebords (dévier des routes tracées pour nous), c’est réaliser au fil des heures et des allers-retours combien rien n’est vide ou ordinaire, combien l’exotisme est une affaire de disposition de l’esprit et du regard, combien la douceur et la poésie se lovent quelque part dans ce quotidien que nous ne voyons plus. Des arbres, des sous-bois, des jardins, des cabanons et des ponts, des villages endormis, des habitants discrets. A l’exotisme des lointains, je propose, dans le sillage de Georges Pérec, de contribuer à une recherche de l‘endotique.

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« La Gartempe a ses châteaux forts sur haut piédestal, ses sites paisibles d’abbayes, ses souvenirs d’antan, ses décombres. Partie 250 mètres plus bas que Taurion, Vienne, Creuse, Vézère, et courant des collines plutôt que des montagnes, son eau fraîche glisse avec moins d’efforts dans des gorges moins torturées. Suivant l’heureuse expression de George Sand, c’est une de ces rivières qui « filent vite en tourbillonnant un peu et sans menacer personne »

Onésime Reclus, Les limousins à vol d’oiseau (1906), Le Festin, Bordeaux, 2018, p 52

Saint-Bonnet-de-Bellac

« Où j’habite ? Pas ici, pas dans cette époque qui se veut à tout prix moderne. Ce mot m’ennuie, m’insupporte, tous ces gens qui ne songent qu’à s’habiller aux couleurs du présent. L’aujourd’hui ne m’intéresse que lorsqu’il se démode, devient hier, autrefois, naguère »

Michel Chaillou, Eloge du démodé, Éditions de la différence, 2012, pp 16-17

Sources

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Il y a des sources élevées au rang de « hauts-lieux », mentionnées depuis des kilomètres sur des panneaux normalisés. Et puis d’autres plus modestes, anecdotiques, dont l’accès prend l’allure d’un parcours d’orientation pour initié. On cherche en vain une indication, on finit parfois par débusquer un panneau de bois perdu dans un bas côté.

Lépinas

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Le cours d’eau disparaît dans les fonds de prairies, se devine à la présence d’une rangée de saules, s’enfile dans des buses de ciment perçant quelques talus routiers, sommeille dans des bosquets en friche. Des iris s’épanouissent dans le lit silencieux couleur ocre rouge. La Gartempe part déjà actionner sa première roue (le moulin de Coutant) avant d’échapper au regard. Elle se dissout dans le paysage sévère dominé par les coupes forestières du bois du Thouraud.