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Vestiges du « grand passé » et utopies néo-rurales… dans les campagnes limousines, auvergnates et ariégeoises

« Une attraction sans violence, mais difficilement résistible, me ramène d’année en année, encore et encore, vers les hautes surfaces nues – basaltes ou calcaires – du centre et du Sud du massif : l’Aubrac, le Cézallier, les planèzes, les Causses. Tout ce qui subsiste d’intégralement exotique dans le paysage français me semble toujours cantonner là : c’est comme un morceau de continent chauve et brusquement exondé qui ferait surface au-dessus des sempiternelles campagnes bocagères qui sont la banalité de notre terroir. Tonsures sacramentelles, austères, dans notre chevelu arborescent si continu, images d’un dépouillement presque spiritualisé du paysage, qui mêle indissolublement, à l’usage du promeneur, sentiment d’altitude et sentiment d’élévation »

Julien Gracq, Carnets du grand chemin (1957), José Corti, 1992, p98

« Pour le monde, je suis mort. Vous me pardonnerez, ce sera ma seule vanité : je suis assez fier de ma disparition. Je n’ai jamais perdu beaucoup de temps dans les conversations, les petites sorties ici où là pour voir à quoi tout cela pouvait bien ressembler. Je ne voudrais en rien connaître d’autres vies que celle-ci. Effacer jusqu’à mon nom sur les couvertures des livres. Ne plus chanter que la vie invisible, la très haute vie, celle qui me paraît qu’ils ne parviendront jamais à cadenasser, fut-ce sous les meilleurs prétextes »

Joel Vernet, L’oubli est une tâche dans le ciel, Fata morgana, 2020, p 58

A l’orée d’un champ

Je n’ai même plus besoin d’y penser, je me surprends désormais à tourner la tête sans même être conscient que j’amorce la grande descente près de laquelle elle repose. Elle gît ici depuis près de deux ans, je crois, à l’orée d’un champ toujours cultivé. On pourrait même, de loin, penser qu’elle va reprendre du service. Mais il y a des indices : les trainées noires sur la toiture, la couleur délavée de la carrosserie (dont les inscriptions ont fini par tomber). Au pied de l’engin, les genêts viennent discrètement se tapir entre les grilles. Le végétal sait qu’il ne risque désormais plus rien.

La baraque

Les chats sommeillant au pied de carcasses ont cette fois-ci quitté les lieux. Les portières commencent à tomber. Personne n’est visiblement revenu dans la maison aujourd’hui ceinturée de ronces. S’agit-il du temps qui fait là seul son œuvre ? Du temps qui fait plier les planchers, entrouvre les portes des armoires bancales, éparpille papiers et vêtements au sol ?

Il y a toujours cette présence, la présence des gens absents. Ce n’est pas du vide, non. Le vide, c’est le néant. Mais ce vide là, dans cette maison oubliée, dans cet alignement de véhicules, est un vide plein, saturé même. Je ne suis pas seul, je ne suis jamais seul dans les maisons en ruine.

Le statut du réel

Je pense chaque fois à Pierre Bergounioux en captant ces scènes des hauteurs corréziennes. Ici plus qu’ailleurs « le grand passé » rôde dans les forêts de douglas, aux abords des gares et des maisons de granite. J’aime (j’ai besoin de) l’idée que subsiste au cœur de nos vies un « quatrième temps », que demeure une géographie où le présent n’a jamais gagné la partie, où le décor prend des allures de science fiction. Le fantastique est là. Non pas un pittoresque pour amuser la galerie, ou pour nourrir une quelconque nostalgie. Mais un fantastique qui interroge le statut même du réel.

Réalité sensible

On peut prétendre ausculter la réalité d’un territoire à partir d’un bureau, en croisant des données statistiques. Je préfère arpenter les routes du pays massatois où une réalité plus sensible et plus palpable se dessine. Des véhicules sommeillent dans les bas-côtés, à l’entrée de chemins plus ou moins oubliés, derrière des rideaux d’arbres. Des carcasses abandonnées, disent tant de ce monde, de qui l’habite et l’a habité.