Archives pour la catégorie ERMITAGES ET VAGABONDAGES

Des rangées d’arbres protecteurs, des maisons amies… entre Gascogne et Pyrénées

La maison m’attend

17 août, 19h – Encore une fois, la vallée d’Aure a pris l’allure d’un couloir à camions d’où je suis rentré exténué. Il a fallu prendre part au flot incessant de véhicules, rester patient dans ce trafic où se perçoit (et se signale parfois) l’exaspération des chauffeurs. J’ai dû renoncer à mon rythme, rester concentré dans les traversées de bourgs et sur les tronçons aux limitations de vitesse changeantes. Et puis j’ai enfin pris le rond-point : direction l’île des Baronnies

D’un mètre à l’autre, le monde a changé radicalement ; je suis entré dans le royaume, au col de la Coupe. Un vieux 4×4 a fait irruption pour se trainer à 30 km/h jusqu’à Esparros, sans agressivité, presque gêné. La même scène s’était jouée ce matin lorsqu’un pépé regardant tranquillement ses champs me découvrait soudain dans le rétroviseur de sa fourgonnette.

Désormais, je ne croise et ne suis plus personne. Je me livre au paysage. Au sud, l’immense masse forestière délimite l’horizon et m’offre sa protection. La maison m’attend.

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« Y a-t-il un motif unique dans la quête qui m’aiguillonne au long de telles routes ? Quelquefois il m’a semblé que j’y poursuivais le règne enfin établi d’un élément pur – l’arbre, la prairie, le plateau nu à perte de vue – afin de m’y intégrer et de m’y dissoudre « comme une pierre dans le ciel », pour reprendre un mot d’Eluard qui m’a toujours laissé troublé »

Julien Gracq, Carnets de grands chemins, José Corti, p 69

« La disponibilité, c’est une synthèse rare d’abandon et d’activité, faisant tout le charme de l’esprit à la promenade. L’âme s’y trouve en effet disponible au monde des apparences. Elle n’a de comptes à rendre à personne, n’a aucun impératif de cohérence. Et dans ce jeu sans conséquences, il se peut que le monde se livre davantage au promeneur, tout au long de ses déambulations fantastiques, qu’à l’observateur sérieux et systématique »

Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Champs essais, Flammarion, 2011, pp 225-226
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« Ils consomment de la route, s’injectent indéfiniment de l’espace. L’identité en lien à leur histoire leur est insupportable, l’indifférence de la rue induit paradoxalement un sentiment de moindre vulnérabilité […] l’errance est une manière de mettre à distance un for intérieur trop douloureux. Surinvestir l’espace conjure la difficulté d’habiter ses propres pensées […] »

David Le Breton, Disparaître de soi, une tentation contemporaine, Métailié, 2015, p 87
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« Parfois, j’ai l’impression qu’on vous demande de vous excuser. De quoi ? D’être seul. De vivre une vie qui n’est pas complètement ordinaire, ou qui peut apparaître comme un luxe. Qui l’est d’ailleurs, et là je ne parle pas d’argent… Ce n’est pas lié à cela. Ce luxe est simplement lié à une surabondance de temps, lié à une grâce de pouvoir exprimer ce qu’on ressent. En fait, ce sont des choses aussi pauvres que cela qui sont de vraies richesses et dont beaucoup de gens sont privés pour de nombreuses raisons. Des raisons historiques, des raisons économiques, des raisons sociales »

Christian Bobin, dans La grâce de la Solitude (dir. Marie de Solemne), Albin Michel, pp 33-34