Archives pour la catégorie DEVIANCES

Des voies pour quitter ce monde…

« Le slogan « plus haut, « plus vite », « plus loin » a débordé le cadre des jeux. Il inspire nos politiques culturelles, alors que la culture, cet art des détours, de la vacance, des mots et des pas perdus, aurait dû être, si nous tenons à une devise : « moins haut », « moins vite », « moins loin »

Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, Payot, 2000, p 145

« Je désirerais que l’on conserve ou que l’on restaure des espaces d’indétermination où les individus auraient la liberté de demeurer dans un état de vacance ou de poursuivre leur marche »

Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, Payot, 2000, p 158

[Livre] Les rêveries d’une promeneuse ferroviaire

Véronique Béné, artiste illustratrice et carnettiste (entre autres talents…) vient de publier ses « rêveries d’une promeneuse ferroviaire », un carnet de voyage consacré aux paysages ferroviaires de la ligne des Cévennes (Clermont-Ferrand – Alès). L’écrivain – ethnologue Martin de la Soudière (prix Binaros 2019) et moi-même avons écrit les textes de ce beau livre paru aux éditions la Flandonnière, préfacé par Carole Delga, présidente de la Région Occitanie.
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« Y a-t-il un motif unique dans la quête qui m’aiguillonne au long de telles routes ? Quelquefois il m’a semblé que j’y poursuivais le règne enfin établi d’un élément pur – l’arbre, la prairie, le plateau nu à perte de vue – afin de m’y intégrer et de m’y dissoudre « comme une pierre dans le ciel », pour reprendre un mot d’Eluard qui m’a toujours laissé troublé »

Julien Gracq, Carnets de grands chemins, José Corti, p 69

« La disponibilité, c’est une synthèse rare d’abandon et d’activité, faisant tout le charme de l’esprit à la promenade. L’âme s’y trouve en effet disponible au monde des apparences. Elle n’a de comptes à rendre à personne, n’a aucun impératif de cohérence. Et dans ce jeu sans conséquences, il se peut que le monde se livre davantage au promeneur, tout au long de ses déambulations fantastiques, qu’à l’observateur sérieux et systématique »

Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Champs essais, Flammarion, 2011, pp 225-226
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« Ils consomment de la route, s’injectent indéfiniment de l’espace. L’identité en lien à leur histoire leur est insupportable, l’indifférence de la rue induit paradoxalement un sentiment de moindre vulnérabilité […] l’errance est une manière de mettre à distance un for intérieur trop douloureux. Surinvestir l’espace conjure la difficulté d’habiter ses propres pensées […] »

David Le Breton, Disparaître de soi, une tentation contemporaine, Métailié, 2015, p 87

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« […] toujours, je m’échappe, perdu sur des routes dépassées, égaré dans les fondrières du souvenir. Il faut qu’on m’appelle pour que je revienne, retourne. Et encore un familier, quelqu’un du cœur, sinon je reste sourd, évanoui dans mes idées, cherchant à discerner mon être dans d’anciennes scènes, dans du vécu usé jusqu’à la corde. Mais ne sommes-nous pas contraints de nous démoder sans cesse pour simplement exister ? »

Michel Chaillou, Éloge du démodé, Éditions de la différence, 2012, p 25
Pierre Bergounioux

« On a buté sur des pentes, cherché le passage dans des encaissements, franchi des ponts sur l’eau coureuse, passé dans l’ombre, croisé des hêtres, deviné, de quelques crête, avant de retomber, l’épais sourcil des sapins sur l’horizon. Puis la route sinueuse, penchée, s’est redressée. C’est la même heure et la même saison. Et pourtant, les dispositions riantes nées, l’instant d’avant, des blanches esplanades, des verges ployants, des moissons, ont pris un caractère inconvenant. Tout dément l’heure gaie à laquelle on s’abandonnait »

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, 2001, pp 67-68
Létrade, commune de Mérinchal

« Comme on perd un objet, se perdre, c’est être privé de son propre, s’absenter, non pas des autres qui vous entourent, mais de soi. Ne plus être présent à soi-même. Et perdre son chemin, être dévoyé, c’est se perdre en chemin, errer donc, s’égarer, sentir ses propres repères spatio-temporels disparaître. Perte des sens, perte du sens. L’étendue, le sol, traces et signes soudain font défaut mais quand, de surcroît, le ciel s’en mêle, brouillant la vue, avec la neige et le brouillard… »

Martin de la Soudière, Poétique du village, Stock, 2010, p 85-86