Tous les articles par Pascal Desmichel

A propos Pascal Desmichel

Maître de conférences en géographie, habilité à diriger des recherches (HDR)

« J’ai rencontré au cimetière Montparnasse ma femme idéale. Malheureusement elle dort depuis 90 ans sur une tombe inconnue et la pluie a érodé son corps de pierre. Alors je la photographie en toutes saisons, et lui parle lorsque je suis triste, c’est-à-dire souvent (…) »

Jean-Loup Sieff, Etats d’âmes, et ta sœur, éditions Alternatives, 2000
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« Je pense chaque jour à la mort voisine. Ce n’est pas une pensée du futur, c’est une pensée du présent. C’est la pensée la moins morbide qui soit. Cette proximité de vivre avec l’ombre portée de mourir, je peux la résumer en un mot : rire. La vie me bouleverse comme un papier de soie si fin qu’un regard trop pesant suffirait à la déchirer. La vie me comble d’être aussi parfaitement menacée. Le déchirement me donne joie et rire »

Christian Bobin, L’épuisement, le temps qu’il fait, p 80

Parsac-Gouzon

C’est un décor « fin de siècle », tout droit sorti des années 1980 – 1990. Le « chef de gare » pourrait retourner dans son bureau, refleurir les parterres, accueillir les voyageurs revenus dans la cour. La scène serait facile à jouer, prête pour un film. Il y a la vieille enseigne « SNCF », il y a les arbustes, le poste mécanique pour actionner les aiguillages, il y a l’abri « moderne », l’ancien potager longeant le premier quai, la maison du passage à niveau avec son puits, il y a l’hôtel-restaurant de la gare, l’emprise industrielle et ses silos. La vie pourrait reprendre, si nous n’avions pas changé de monde.

Evaux-les-Bains

Loin du parc thermal rénové, la gare s’est endormie au bout de sa longue avenue bordée de tilleuls. 11 ans après le passage du dernier train, la végétation poursuit son lent travail de recouvrement des voies. Sur le second quai, l’abri disparait dans l’alignement des grands marronniers. L’horizon se ferme. A côté du bâtiment des voyageurs, le parc offre encore ses bancs à l’ombre de cèdres et cyprès aux branches fragiles. C’est un paysage qui attend son heure.

« Je désirerais que l’on conserve ou que l’on restaure des espaces d’indétermination où les individus auraient la liberté de demeurer dans un état de vacance ou de poursuivre leur marche »

Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, Payot, 2000, p 158

« Le slogan « plus haut, « plus vite », « plus loin » a débordé le cadre des jeux. Il inspire nos politiques culturelles, alors que la culture, cet art des détours, de la vacance, des mots et des pas perdus, aurait dû être, si nous tenons à une devise : « moins haut », « moins vite », « moins loin »

Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, Payot, 2000, p 145
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« Ce dont on te prive, c’est de vents, de pluies, de neiges, de soleils, de montagnes, de fleuves et de forêts, ta patrie. On t’a donné à la place une patrie économique, un monstre qui exige périodiquement le sacrifice des jeunes hommes »

Jean-Giono, Les vraies richesses, (1937), Les cahiers rouges, Grasset, 2018, p 157

Ensemble pour toujours

C’est un village comme des dizaines d’autres, dans le Nord de l’Espagne, où la civilisation du bitume n’est jamais parvenue, où les murs de pierres sommeillent depuis des décennies dans des forêts à l’allure de jungle. Je ne suis visiblement pas le seul à errer dans ces ruines à l’abri des regards. Près de l’église où l’autel a été tagué d’un logo anarchiste, il y a cette empreinte qui dit l’union des êtres. Etaient-ils de passage ? Ont-ils vécu ici ? Les maisons continuent de parler, de délivrer des messages d’amour, malgré l’absence. L’espace « vide » se fait sanctuaire, lieu secret.

Janovas

De prime abord, Janovas est un village abandonné comptant parmi la liste des victimes de l’exode rural qui affecta le Piréneo à partir des années 1950. Ici pourtant, l’histoire est plus complexe et plus dramatique encore. Les habitants ont subi pendant plusieurs décennies des menaces d’expropriation, des actes d’intimidation et de violence de la part des représentants de la société concessionnaire qui devait édifier un barrage haut de 55 mètres retenant les eaux du rio Ara. Face au refus des occupants de quitter les lieux, l’entreprise n’hésitait pas à décourager les récalcitrants en détruisant jardins et vergers, en effrayant écoliers et enseignants, en coupant l’eau et l’électricité, en dynamitant des maisons. En 1984, le village vidé de son dernier couple ne fut pourtant pas englouti. La rentabilité du barrage était remise en cause. Les maisons continuaient cependant de s’effondrer, en silence, emportant avec elles des traces, des pans d’histoires familiales. En 2001, une nouvelle règlementation européenne interrompit définitivement le projet hydro-électrique. Le 7 juillet 2008, le tribunal valida le processus de « reversión » des terrains. L’association « des voisins de Janovas » pouvait alors entamer un long travail de réhabilitation des lieux.

Aujourd’hui, le village offre des scènes surréalistes avec ses ruelles recouvertes de ciment frais et ses plaques mentionnant l’installation du réseau téléphonique. Des matériaux neufs sont déposés au pied de pans de murs effondrés, signalant un possible retour des hommes dans ce paysage de chaos et de guerre. La mémoire résistante tient sa revanche. La vie reprendra peut-être pour de bon.

La maison de Daniel

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Les réseaux sociaux offrent parfois quelques miracles…

Je rodais un jour d’été 2018 dans ce village vide, au cœur du Sobrarbe, quand cette façade m’interpella. Elle semblait me dire sa lente agonie, me faire part de la douleur de son abandon. Revenu en France, je décidais de poster cette image sur Instagram. Quelques minutes plus tard, Daniel m’adressa un message et me confia son bouleversement : il était le propriétaire de cette maison… Je lui proposa de m’écrire un texte évoquant sa relation à ce lieu. Daniel a eu la gentillesse de m’adresser plusieurs pages dont voici un court extrait…

Muchas gracias Daniel por tu testimonio y tu confianza

« Après la mort de mon père (1989) et plus tard de mes grands-parents (1990 et 1991), ma mère, mon frère et moi avons continué à vivre à la maison, bien que ces années-là, j’étudiais déjà à l’extérieur, mais je rentrais toujours dès que je pouvais pour travailler avec mon frère. En 1998, j’ai commencé à travailler à Barcelone. Ma mère et mon frère sont restés à la maison. En 2014, avant la détérioration de la santé de ma mère, nous l’avons transférée dans une résidence située dans les environs de Barcelone, où elle vit actuellement. Mon frère vivait seul à la maison, jusqu’en octobre 2016, lorsqu’il est décédé d’une crise cardiaque alors qu’il se trouvait sur le terrain de chasse. À cette époque, l’état de conservation de la maison étant médiocre, nous ne l’utilisions pas comme résidence secondaire. Si l’économie me le permet, je pourrais peut-être un jour redonner à Casa Orós sa vie, revivre tous les souvenirs, les valeurs et les émotions que j’ai de mon enfance, et les transmettre à mon fils »

Les rêveries d’une promeneuse ferroviaire

Véronique Béné, artiste illustratrice et carnettiste (entre autres talents…) vient de publier ses « rêveries d’une promeneuse ferroviaire », un carnet de voyage consacré aux paysages ferroviaires de la ligne des Cévennes (Clermont-Ferrand – Alès). L’écrivain – ethnologue Martin de la Soudière (prix Binaros 2019) et moi-même avons écrit les textes de ce beau livre paru aux éditions la Flandonnière, préfacé par Carole Delga, présidente de la Région Occitanie.

« Sur la petite route qui grimpe les pentes du massif montagnard, les courbes qui se suivent, les variations de la lumière à travers les frondaisons, celles successives de l’odeur des sous-bois, la flagrance résinée des aiguilles de pin dans la chaleur montante ne sont que peu dicibles en mots. Le monde connu, en cette itinérance, ciel, montagnes, vallées, est une expérience du corps propre, lequel inclut sa monture mécanique. Ce que l’on attendait des lumières de la philosophie en vain, s’obtient tacitement dans le monde qui s’éprouve. La lumière de la pensée n’éclaire rien, ou si peu, quand il s’agit de vivre »

Antoine Marcel, Ma vie dans les monts, Arléa, 2018, pp 27-28