Tous les articles par Pascal Desmichel

A propos Pascal Desmichel

Maître de conférences en géographie, habilité à diriger des recherches (HDR)

Jouhet

Fin août. La température avoisine encore 30 degrés. La lumière se fait plus douce mais la nature semble à bout de souffle, fragilisée par des semaines de fortes chaleurs. La grande rivière n’est plus qu’une fine nappe d’eau souffrante où s’agrippent encore algues et nénuphars. Dans l’église, la pierre blanche ne parvient plus à retenir la fraicheur. Tout est si calme. Un couple de randonneurs s’intéresse à un panneau informatif mentionnant une manifestation culturelle originale dans une ferme voisine. Deux jeunes amoureux – ils n’ont pas 18 ans – surgissent du village et partent se cacher sous le mur de soutènement de l’église. Ils se perchent sur la table ombragée, à l’abri des regards.

Le statut du réel

Je pense chaque fois à Pierre Bergounioux en captant ces scènes des hauteurs corréziennes. Ici plus qu’ailleurs « le grand passé » rôde dans les forêts de douglas, aux abords des gares et des maisons de granite. J’aime (j’ai besoin de) l’idée que subsiste au cœur de nos vies un « quatrième temps », que demeure une géographie où le présent n’a jamais gagné la partie, où le décor prend des allures de science fiction. Le fantastique est là. Non pas un pittoresque pour amuser la galerie, ou pour nourrir une quelconque nostalgie. Mais un fantastique qui interroge le statut même du réel.

Roulent-elles encore ?

Je ne les compte plus, je ne les cherche pas. Elles m’attendent dans un virage, près d’un hameau. Roulent-elles encore ou sont-elles définitivement « à quai » ? Leur « statut » n’est pas forcément évident et j’aime à chercher des signes qui diraient leur histoire, qui témoigneraient d’un usage, d’un évènement, d’un changement, d’un départ, d’un potentiel retour.

Réalité sensible

On peut prétendre ausculter la réalité d’un territoire à partir d’un bureau, en croisant des données statistiques. Je préfère arpenter les routes du pays massatois où une réalité plus sensible et plus palpable se dessine. Des véhicules sommeillent dans les bas-côtés, à l’entrée de chemins plus ou moins oubliés, derrière des rideaux d’arbres. Des carcasses abandonnées, disent tant de ce monde, de qui l’habite et l’a habité.

« J’ai rencontré au cimetière Montparnasse ma femme idéale. Malheureusement elle dort depuis 90 ans sur une tombe inconnue et la pluie a érodé son corps de pierre. Alors je la photographie en toutes saisons, et lui parle lorsque je suis triste, c’est-à-dire souvent (…) »

Jean-Loup Sieff, Etats d’âmes, et ta sœur, éditions Alternatives, 2000
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« Je pense chaque jour à la mort voisine. Ce n’est pas une pensée du futur, c’est une pensée du présent. C’est la pensée la moins morbide qui soit. Cette proximité de vivre avec l’ombre portée de mourir, je peux la résumer en un mot : rire. La vie me bouleverse comme un papier de soie si fin qu’un regard trop pesant suffirait à la déchirer. La vie me comble d’être aussi parfaitement menacée. Le déchirement me donne joie et rire »

Christian Bobin, L’épuisement, le temps qu’il fait, p 80

Parsac-Gouzon

C’est un décor « fin de siècle », tout droit sorti des années 1980 – 1990. Le « chef de gare » pourrait retourner dans son bureau, refleurir les parterres, accueillir les voyageurs revenus dans la cour. La scène serait facile à jouer, prête pour un film. Il y a la vieille enseigne « SNCF », il y a les arbustes, le poste mécanique pour actionner les aiguillages, il y a l’abri « moderne », l’ancien potager longeant le premier quai, la maison du passage à niveau avec son puits, il y a l’hôtel-restaurant de la gare, l’emprise industrielle et ses silos. La vie pourrait reprendre, si nous n’avions pas changé de monde.

Evaux-les-Bains

Loin du parc thermal rénové, la gare s’est endormie au bout de sa longue avenue bordée de tilleuls. 11 ans après le passage du dernier train, la végétation poursuit son lent travail de recouvrement des voies. Sur le second quai, l’abri disparait dans l’alignement des grands marronniers. L’horizon se ferme. A côté du bâtiment des voyageurs, le parc offre encore ses bancs à l’ombre de cèdres et cyprès aux branches fragiles. C’est un paysage qui attend son heure.

« Le slogan « plus haut, « plus vite », « plus loin » a débordé le cadre des jeux. Il inspire nos politiques culturelles, alors que la culture, cet art des détours, de la vacance, des mots et des pas perdus, aurait dû être, si nous tenons à une devise : « moins haut », « moins vite », « moins loin »

Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, Payot, 2000, p 145