Tous les articles par Pascal Desmichel

A propos Pascal Desmichel

Maître de conférences en géographie, habilité à diriger des recherches (HDR)

« J’aime l’attente parce que rien n’est acquis, tout est ouvert. C’est une annonciation, une folle promesse, un désir qui dure. « Indépendamment de ce qui arrive, n’arrive pas, c’est l’attente qui est magnifique » écrit André breton. L’avènement a infiniment plus d’importance que tout événement »

Jacqueline Kelen, Inventaire vagabond du bonheur, Albin Michel, 2008, pp 25-26

[Exposition] – « Mythes », du 7 août au 18 septembre 2021, à l’espace François Mitterrand (Périgueux)

Afficher l’image source

Si vous séjournez ou passez dans la capitale du Périgord cet été, je vous invite à découvrir en plein centre historique l’espace François Mitterrand (géré par l’agence culturelle de la Dordogne) où l’artiste Kristof Guez exposera son travail photographique passionnant évoquant sa relation à la Grèce. J’ai eu le plaisir de rédiger une partie des textes expliquant et commentant la démarche de Kristof .

>>> Le tiré à part de l’exposition est à télécharger ci-dessous

>>> Le site officiel de l’exposition Mythes vous donnera également un bel aperçu du ton et du contenu de la démarche artistique de Kristof

Passage obscur

Là-bas, au fond d’un bois qui domine la Gartempe, je savais que gisait l’entrée d’un viaduc oublié depuis ¾ de siècle, 72 ans précisément. L’idée de retrouver ce chemin perdu me fascinait : je rêvais d’un passage obscur, d’une porte vers l’au-delà.

En contournant la chapelle tapie derrière un pré d’orties, j’ai compris que j’empruntais cette fois-ci la bonne voie : le chemin large épousait doucement les courbes du vallon, des pierres de ballast apparaissaient si nombreuses que je pouvais imaginer une dépose toute récente. Après la première tranchée, le mur de béton surgit soudain, obstruant l’accès à l’ouvrage d’art, signalant la fin d’une histoire, et l’hypothèse d’un monde caché.

J’avais trouvé un royaume, un royaume de pacotille certes, mais dont l’imaginaire suffisait à me faire vivre des minutes exaltantes. J’avais atteint ce que les autres ne voyaient plus : un espace du temps perdu où je pouvais m’enivrer des confins du réel. Il suffisait de presque rien pour entendre le tramway électrique ralentissant à l’approche du franchissement, pour sentir le frôlement des piétons et cyclistes s’élançant vers Chateauponsac. J’avais relié 2021 et 1949 ; j’entrais dans le quatrième temps.

Elle et moi

Ce qui se tisse entre cette gare et moi m’appartient, et je me moque bien de leur projet de réouverture. Ils pourront bien refaire passer des trains s’ils le veulent. Je les laisse à leurs ambitions politiques ou économiques, à leurs combats et jugements partisans, à leurs visions grandiloquentes. Je respecte, mais ce n’est pas là mon sujet. Mon sujet, c’est cette gare qui m’offre à chaque visite un moment de pur dialogue. Nous sommes amis, elle et moi. Les images que j’en rapporte parlent de notre énième rencontre, du lien qui nous unit. Le « paysage » dit avant toute chose ce que je vois et ce qui m’affecte ; il révèle ma relation au monde.

Je repère vite à mon arrivée les dernières plaies : des branches arrachées par un coup de vent, des installations électriques supprimées, l’épave de 4L emportée. Une porte fracturée ouvre sur la salle d’attente où d’ultimes tapisseries se décollent, là-bas, dans un rai de lumière. Est-ce la dernière neige qui a fini par transpercer la toiture de la petite lampisterie ? Est-ce la main de l’homme ou des saisons qui arrache les câbles des boitiers électriques ?

Cette année, la frontière espagnole n’est pas ouverte ; j’éviterai le spectacle pitoyable du nouveau Canfranc estacion. Il faut savoir s’arrêter pour continuer de rêver.

« Une attraction sans violence, mais difficilement résistible, me ramène d’année en année, encore et encore, vers les hautes surfaces nues – basaltes ou calcaires – du centre et du Sud du massif : l’Aubrac, le Cézallier, les planèzes, les Causses. Tout ce qui subsiste d’intégralement exotique dans le paysage français me semble toujours cantonner là : c’est comme un morceau de continent chauve et brusquement exondé qui ferait surface au-dessus des sempiternelles campagnes bocagères qui sont la banalité de notre terroir. Tonsures sacramentelles, austères, dans notre chevelu arborescent si continu, images d’un dépouillement presque spiritualisé du paysage, qui mêle indissolublement, à l’usage du promeneur, sentiment d’altitude et sentiment d’élévation »

Julien Gracq, Carnets du grand chemin (1957), José Corti, 1992, p98

« Pour le monde, je suis mort. Vous me pardonnerez, ce sera ma seule vanité : je suis assez fier de ma disparition. Je n’ai jamais perdu beaucoup de temps dans les conversations, les petites sorties ici où là pour voir à quoi tout cela pouvait bien ressembler. Je ne voudrais en rien connaître d’autres vies que celle-ci. Effacer jusqu’à mon nom sur les couvertures des livres. Ne plus chanter que la vie invisible, la très haute vie, celle qui me paraît qu’ils ne parviendront jamais à cadenasser, fut-ce sous les meilleurs prétextes »

Joel Vernet, L’oubli est une tâche dans le ciel, Fata morgana, 2020, p 58