Les forces de l’univers

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Quiconque a vécu, pendant longtemps, dans la sueur des midis laborieux et sous les étoiles de la nuit, un hôte des monts et des forêts, un vieux campagnard honnête est, en fin de compte, en étroite communion avec les forces de l’univers et en amitié féconde avec son Dieu tout proche […] Sa religion n’est point fondée sur un choix d’arguments, elle est la poésie de l’expérience humaine, la philosophie de l’histoire de sa vie

Robert Louis Stevenson, Voyages avec un âne dans les Cévennes, (1879), éd. 10/18, 2003, p 167

 

Lignes de faille [note d’intention]

Un regard sur le chemin de fer dans le massif central (2005-2018)

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La fin était là, je la voyais et l’éprouvais au fil des voyages et des années. Il me fallait l’enregistrer pour témoigner, pour tenter de retenir ce monde qui s’altérait sous mes yeux. Chaque service d’été ou d’hiver amenait son lot de déconvenues, confirmait le scénario, quels que soient les gouvernements en place. Le processus de fissuration était à l’œuvre, quelque part sur un axe Montluçon – Millau. Une ligne de faille se formait en silence. Et puis tout a lâché, presque d’un seul coup, en deux décennies. Il a suffi d’une première rupture pour que l’édifice s’écroule. Comme ces granges qui résistent aux intempéries jusqu’à ce qu’une brèche sur le toit n’emporte avec elle l’ensemble de la charpente. Les points de suture du réseau ont sauté, le corps ferroviaire du massif central s’est effondré.

Quelques lignes ont résisté un temps. De rares trains continuaient de circuler dans un décor de gares oubliées offrant des scènes tout droit sorties des grandes heures du chemin de fer. Il suffisait d’un croisement au petit matin, d’une correspondance un vendredi soir, d’un cadrage photographique un peu serré pour jouer avec l’illusion du temps. Mais, souvent, c’était déjà trop tard. La friche était là, je rendais visite à des agonisants.

Cette série photographique revisite l’époque 2005 – 2018 à partir d’un fonds personnel. Elle évoque cette faille, cette fracture territoriale dont on sait ce qu’elle a donné (et donnera encore) en terme de vote politique. C’est l’histoire de paysages, de bâtiments, de mémoires, de territoires de confins (et des gens qui les habitent) déniés, mutilés, méprisés. Dans ces images, la poésie de l’abandon entend côtoyer la tristesse la plus profonde. Eloge du suranné, ode au voyage immobile et aux plantes vagabondes, cri de révolte contre l’intolérable. Chacun jugera et recevra ces scènes ferroviaires au travers de sa propre sensibilité.

Rappel des principales fermetures (définitives ou « provisoires ») de lignes au trafic voyageurs

1991 : Bort-les-Orgues – Neussargues
1994 : Bort-les-Orgues – Miécaze
2008 : Montluçon – Volvic
2009 : Montluçon – Eygurande
2014 : Ussel – Laqueuille
2016 : Volvic – Le Mont-Dore / Thiers – Boën
2017 : Aurillac – Brive / Guéret – Felletin
2018 : Saint-Junien – Angoulême / Saint-Yrieix – Objat / Rodez – Séverac
[Toujours en danger] : Neussargues – Milau / Tulle – Ussel / Eymoutiers – Ussel / Marvejols – Mende

Rêver

 

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Rêver
Sur le bord de la rive
Revenu de partout
Et n’aller nulle part
Être celui qui reste
Au milieu des départs
Et n’attendre personne
De ceux qui arrivent

Rêver
Sur le bord de la rive
Faire le tour de monde
Sans quitter son île
Les mains pleines de vent
Et le corps immobile
Et retenir le temps
Que les autres poursuivent

Rêver
Sur le bord de la rive
Y avoir sa maison
Ses arbres, ses amis
Ne plus être cigale
En ce monde fourmi
Et ne plus gaspiller
Sa peine et sa salive

Rêver
Sur le bord de la rive
Regarder les bateaux
Qui s’en vont quelque part
Être celui qui reste
Au milieu des départs
Parmi tous les vivants
Et les morts qui survivent

Rêver

Georges Moustaki, Rêver, extrait de l’album Méditerranéen, Polygram, 1992

 

J’aurais pu vivre ici

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Souvent, j’ai pensé que j’aurais pu vivre ici, entouré de choses simples, de hauts pâturages où l’air vous offre toutes les chances. Que j’aurais pu apprendre à m’égarer au coin d’un bois sans courir le monde dans l’espoir d’éprouver une totale ivresse

Joël Vernet, Au bord du monde, Ed. du Laquet, 2001, p 30

 

Une géographie du temps perdu [Avant-propos]

« En fait, l’heure qu’il est n’est pas toujours ni partout la même ; Le présent, le mouvement […] affectionne certains endroits qu’il transfigure. Les autres sommeillent à quelque heure mal révolue et d’autant plus tenace qu’ils se tiennent à l’écart des espaces ouverts où souffle l’esprit du monde, le vent de l’histoire. Nous vivions en marge des plaines, abrités du charroi» […]

Pierre Bergounioux, Empreintes, Fata Morgana, 2007, pp 38-39

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L’œuvre de Pierre Bergounioux me bouleverse d’une double manière. D’abord parce qu’il est question de terres que je traverse et me traversent, et dont je ne suis pas d’ailleurs certain que toutes les mémoires (qui m’habitent) m’appartiennent. Ensuite parce que le propos de l’écrivain corrézien traite d’un sujet éminemment géographique, celui de la place – de l’empreinte continue – du temps dans l’espace. Car le temps n’est pas seulement une donnée philosophique quelque peu abstraite (métaphysique), pas davantage une simple production de l’esprit ; le temps modifie concrètement la surface de la Terre. Il y a le temps météorologique qui affecte l’humeur du voyageur empruntant la Nationale 89 de Brive aux forêts de Millevaches. Le temps, c’est aussi l’époque actuelle, ses tendances, ses modes, ses mouvements, ses scènes et décors qui donnent l’impression de vivre dans l’ère du temps. Alors qu’il suffit d’un seuil à peine perceptible pour quitter « le vent de l’histoire » et entrer dans une aire géographique où le temps s’est perdu. Il y a en somme des ères et des aires. Certaines sont sous les feux des projecteurs des médias et de la science géographique (parce qu’on s’intéresse toujours aux « temps forts ») alors que d’autres sont restés dans l’ombre.

Ce projet éditorial entend réveiller – révéler – des espèces d’espaces oubliés dans des recoins de la surface terrestre. Il s’agit en somme de dresser une anti-géographie dont l’enjeu consiste à débusquer des contre-espaces (hétérotopies) qui sont aussi des contretemps (ou hétérochronies).

Gartempe [Introduction]

Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endotique

Georges Pérec, L’infra-ordinaire, Seuil, 1989, p 11-12

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Ses rives ont fini par susciter en moi une forme d’addiction ; une addiction à la douceur de l’ordinaire. Loin des tapages du temps, coule une rivière aux milles nuances, à l’abri du soleil brûlant et des lumières violentes, à l’abri des « évènements » dont on voudrait nous faire croire qu’ils sont nos vies. Mais que se passe-t-il là où il ne se passe rien, dans ces territoires de confins, entre Limousin, Berry et Poitou, dans ces campagnes « ordinaires », dans ces marches, ces pays de seuils et de rebords que les experts ont qualifié de « marges » ?

Fréquenter la Gartempe, longer ses rebords (dévier des routes tracées pour nous), c’est réaliser au fil des heures et des allers-retours combien rien n’est vide ou ordinaire, combien l’exotisme est une affaire de disposition de l’esprit et du regard, combien la douceur et la poésie se lovent quelque part dans ce quotidien que nous ne voyons plus. Des arbres, des sous-bois, des jardins, des cabanons et des ponts, des villages endormis, des habitants discrets. A l’exotisme des lointains, je propose, dans le sillage de Georges Pérec, de contribuer à une recherche de l‘endotique.