Passage obscur

Là-bas, au fond d’un bois qui domine la Gartempe, je savais que gisait l’entrée d’un viaduc oublié depuis ¾ de siècle, 72 ans précisément. L’idée de retrouver ce chemin perdu me fascinait : je rêvais d’un passage obscur, d’une porte vers l’au-delà.

En contournant la chapelle tapie derrière un pré d’orties, j’ai compris que j’empruntais cette fois-ci la bonne voie : le chemin large épousait doucement les courbes du vallon, des pierres de ballast apparaissaient si nombreuses que je pouvais imaginer une dépose toute récente. Après la première tranchée, le mur de béton surgit soudain, obstruant l’accès à l’ouvrage d’art, signalant la fin d’une histoire, et l’hypothèse d’un monde caché.

J’avais trouvé un royaume, un royaume de pacotille certes, mais dont l’imaginaire suffisait à me faire vivre des minutes exaltantes. J’avais atteint ce que les autres ne voyaient plus : un espace du temps perdu où je pouvais m’enivrer des confins du réel. Il suffisait de presque rien pour entendre le tramway électrique ralentissant à l’approche du franchissement, pour sentir le frôlement des piétons et cyclistes s’élançant vers Chateauponsac. J’avais relié 2021 et 1949 ; j’entrais dans le quatrième temps.