Elle et moi

Ce qui se tisse entre cette gare et moi m’appartient, et je me moque bien de leur projet de réouverture. Ils pourront bien refaire passer des trains s’ils le veulent. Je les laisse à leurs ambitions politiques ou économiques, à leurs combats et jugements partisans, à leurs visions grandiloquentes. Je respecte, mais ce n’est pas là mon sujet. Mon sujet, c’est cette gare qui m’offre à chaque visite un moment de pur dialogue. Nous sommes amis, elle et moi. Les images que j’en rapporte parlent de notre énième rencontre, du lien qui nous unit. Le « paysage » dit avant toute chose ce que je vois et ce qui m’affecte ; il révèle ma relation au monde.

Je repère vite à mon arrivée les dernières plaies : des branches arrachées par un coup de vent, des installations électriques supprimées, l’épave de 4L emportée. Une porte fracturée ouvre sur la salle d’attente où d’ultimes tapisseries se décollent, là-bas, dans un rai de lumière. Est-ce la dernière neige qui a fini par transpercer la toiture de la petite lampisterie ? Est-ce la main de l’homme ou des saisons qui arrache les câbles des boitiers électriques ?

Cette année, la frontière espagnole n’est pas ouverte ; j’éviterai le spectacle pitoyable du nouveau Canfranc estacion. Il faut savoir s’arrêter pour continuer de rêver.