Beau dans son abandon

[…] ce sont d’humbles collines, des mamelons, des buttes, aucunement des montagnes, qui « tentent les cieux », point d’obstacles pour masquer ici, là, le tour de l’horizon ; pas de forêts non plus à la cime des puys pour gêner le panorama ; on aperçoit au loin jusqu’à la rondeur du Globe et ce qu’on  y contemple surtout, c’est de l’étendue, de la tristesse, de la mélancolie, de la solitude, donc de la liberté. C’est en quoi le Millevaches est beau dans son abandon, et pourquoi plus d’un le préfère sans remords aux « jardins de la France »
Onésime Reclus, Les limousins à vol d’oiseau (1906), Le Festin, Bordeaux, 2018, p 26

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Lignes de faille # 1

Gannat, février 2007

C’est sans doute l’un des endroits les plus symboliques et les plus vulnérables du maillage ferroviaire du massif central. Gannat est un point de suture qui n’a pas tout à fait craqué car quelques autorails circulent encore entre l’ex-capitale d’Auvergne et Montluçon. Pour le reste, c’est fini. « La région » (comme aime à se dénommer la nouvelle collectivité Auvergne – Rhône-Alpes), n’a pas souhaité financer les trains de la transversale Lyon – Bordeaux (malgré le souhait de la région Nouvelle Aquitaine).

En 2007, le service ferroviaire était à bout de souffle ; 3 à 4 voitures corail tractées par une motrice diesel avaient déjà remplacé les RTG (rames turbine à gaz) réversibles. Les trois rotations quotidiennes étaient passés à deux (après suppression du train de nuit), puis le service s’était limité à un seul aller-retour assuré par ce convoi corail. Chacun des trois rebroussements bien connus des usagers de cette ligne se transformait en pause de 15 minutes, le temps à la BB 67400 d’aller manœuvrer. 15 minutes d’ennui pour les plus impatients, 15 minutes de pause cigarette pour d’autres. Et puis 15 minutes de poésie, parfois, comme ce jour de février où la neige s’attardait dans les plaines du bourbonnais. Il y avait ce couple d’amoureux tout droit sorti d’un décor de photographie humaniste des années 1950. Que sont-ils devenus ?

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Gartempe # 1

Pétillat – Lépinas – Outrelaigue – Maisonnisses – Le Masrougier – La Chapelle-Taillefert

Il y a des sources élevées au rang de « hauts-lieux », mentionnées depuis des kilomètres sur des panneaux normalisés. Et puis d’autres plus modestes, anecdotiques, dont l’accès prend l’allure d’un parcours d’orientation pour initié. On cherche en vain une indication, on finit parfois par débusquer un panneau de bois perdu dans un bas côté.

L’histoire de la Gartempe débute en contrebas d’une prairie. Le terrain un peu lourd est un premier indice. Il y a un trou d’eau, quelques ajoncs, de la tourbe. Il suffit de suivre la pente du regard. Dans la parcelle voisine ravagée par une coupe de bois, des vaches sont venues piétiner le fonds boueux parsemé de boules de granite. Un filet d’eau s’extrait du micro marécage, forme une flaque en croisant le premier chemin agricole, et puis s’échappe dans un taillis.

Le cours d’eau disparaît dans les fonds de prairies, se devine à la présence d’une rangée de saules, s’enfile dans des buses de ciment perçant quelques talus routiers, sommeille dans des bosquets en friche. Des iris s’épanouissent dans le lit silencieux couleur ocre rouge. La Gartempe actionne déjà sa première roue (le moulin de Coutant), puis échappe à nouveau au regard. Elle se dissout dans le paysage sévère dominé au loin par les coupes forestières du bois du Thouraud.

Une géographie du temps perdu # 1

Quand [et là où] « aujourd’hui » s’efface 

1.

Il y a des paysages comme des gens qui sont dans l’air (l’ère) du temps. Ils se repèrent notamment à leur langage. Ils s’appellent « parcs d’activités », « technopôles », « pôles intermodaux », « zones commerciales », « rocades », « centres aqualudiques » ou « parcs animaliers ». Les habitants des territoires urbains et périurbains, des « campagnes des villes », ont organisé leur existence en circulant autour de ronds-points et d’échangeurs qui représentent matériellement (et symboliquement) les maillons de leur chaîne quotidienne. Chaque jour, l’homme moderne évolue quelque part entre une propriété privée, des glissières de sécurité, des « parcs » (d’activités, de loisirs, à thèmes…) et des « centres » (historiques, commerciaux…).

2.

C’est l’ère du « développement local » ; l’homme entend « aménager le territoire ». Il rend fonctionnel et utile chaque « lot » ou « cellule ». Il « valorise » la « ressource » paysagère, touristique, environnementale, forestière. Il découpe, affiche, édifie des clôtures et appose des messages. Le marquage de l’espace n’a jamais été aussi visible. L’homme du XXIème siècle a fini par construire un monde dans lequel il s’est lui-même enfermé ; il a édifié une immense prison à ciel ouvert en légiférant au profit des intérêts des propriétaires, des exploitants, des entrepreneurs, des « acteurs ». A force de protéger ses mètres carrés, de poser des alarmes et des panneaux d’interdiction, d’informer de la présence de systèmes de vidéosurveillance, il est désormais contraint de circuler entre des parois étanches, sommé d’emprunter des linéaires d’où il ne peut s’extirper, s’échapper. Il a pris sa place dans le trafic…

3.

On peut faire l’hypothèse que sortir du monde d’aujourd’hui consiste à franchir des frontières (seuils, passages), plus ou moins visibles, qui engendrent immédiatement – et concrètement – une baisse de pression. La cage thoracique s’ouvre, la respiration se fait plus ample et plus lente. Dans cet au-delà, les parois et clôtures sont moins prégnantes, moins infranchissables, et la logique de contrôle est moins clairement signifiée dans le paysage.

4.

« L’aujourd’hui » se déplace. Chaque époque dépose ses empreintes, laisse des traces puis s’achève plus ou moins vite, en fonction d’évènements plus ou moins traumatiques, d’ordre politique ou technologique. Le paysage se fait palimpseste : il conserve et accumule des couches d’aujourd’huis (au pluriel) tour à tour condamnés, oubliés, ensevelis. Autrefois emblèmes et fiertés d’une époque, des objets, des savoir-faire et des quartiers sont écartés ou ringardisés, rangés au rayon des souvenirs, du sans avenir.

5.

Ce qui est « moderne » ne le reste pas, tels ces « modern bar » croisés à Aubusson ou Riom-ès-montagnes, témoins d’une modernité qui s’invitait dans les campagnes des années 1960. Un demi-siècle plus tard, ces façades sont devenues le signe d’une ruralité «profonde», le visage d’une France qui a décroché. Ces mêmes lieux sont pourtant réinvestis du regard par de nouvelles générations qui propagent sur les réseaux sociaux et dans le monde de l’art un exotisme de l’ordinaire. Certains vont jusqu’à inventer et promouvoir un néologisme : la « banalogie ». Loin d’être dérisoires ou anecdotiques, ces espèces d’espaces encore vêtues des habits du passé n’ont pas dit leur dernier mot. La géographie du temps perdu est le support et le mode d’expression de notre besoin de nostalgie.

6.

Un changement de rue suffit parfois à franchir le seuil séparant le monde « d’aujourd’hui » de l’ailleurs temporel. Dans les années 1990, les flux intenses de la gare de Lyon Perrache disparaissaient comme par magie une fois franchies les voûtes côté sud ; on déboulait dans un décor d’anciennes rues industrielles sorties d’un film de Bertrand Tavernier. La confluence du Rhône et de la Saône était alors une impasse de forme triangulaire, une « zone neutre » telle que Modiano les affectionne tant dans ses romans. Mais (le temps d’) aujourd’hui est revenu au fond de la presqu’île lyonnaise. L’impasse à contretemps a été rasée pour devenir « l’espace confluences », une nouvelle vitrine urbanistique de la métropole entendant afficher ses ambitions dans le concert des grandes cités européennes. A Bordeaux, l’ouverture du hall n°3 de la gare Saint-Jean (inauguré en avril 2017) combiné à la création du centre d’affaire Euratlantique, et à l’inauguration d’une importante infrastructure culturelle (la Méca), au réaménagement des rives de la Garonne, annonce le « renouvellement » (la disparition prochaine) du quartier Belcier désormais investi par le très tendance street art (financé et promu par les institutions). La lisière de Bordeaux (avec sa rue des Terres de Borde), habitée par une communauté indochinoise dans les années 1930, est exposée au processus désormais bien connu de gentrification. L’ilot aux maisons basses, aux façades décaties et noircies, dont le silence surprend soudain en sortant de la gare, disparait sous l’assaut d’opérations immobilières qui mènent à l’installation de nouveaux ménages à forts revenus. Une opération artistique anime la transition au travers d’une mémoire refabriquée (Marguerite Duras et l’Indochine). La société du spectacle, bien d’aujourd’hui, reprend possession des lieux.

7.

La survivance du passé est toujours fragile. L’espace n’est jamais stable. Toute géographie est exposée au processus de l’éphémère.

En tourbillonnant un peu

La Gartempe a ses châteaux forts sur haut piédestal, ses sites paisibles d’abbayes, ses souvenirs d’antan, ses décombres. Partie 250 mètres plus bas que Taurion, Vienne, Creuse, Vézère, et courant des collines plutôt que des montagnes, son eau fraîche glisse avec moins d’efforts dans des gorges moins torturées. Suivant l’heureuse expression de George Sand, c’est une de ces rivières qui « filent vite en tourbillonnant un peu et sans menacer personne »
Onésime Reclus, Les limousins à vol d’oiseau (1906), Le Festin, Bordeaux, 2018, p 52